Figures et fils

Figures et fils, quoi dire ?
Tête cousue, buée noire
Afflux d’air nerveux
Trou de plein front

Figure et fils, copeaux d’ongle en feu
Quoi dire ? Un doigt flambe, un oeil fond
L’odeur seule
Ouvre des brèches redoutables

Figures et fils, visages d’ambre
Et quoi dire ?
Quelle allure esquissée
Quelle idée de beau liège ?

Tout un attirail d’atomes neufs
Et l’énergie du jaune
M’irriguent à nouveau la tête, la langue
Et de carcasse en carcasse, j’avance.

(9 septembre 1989, 1er avril 1991, 16 décembre 1995)

Agenda

Ce baiser, cette oreille, ce chien
Ce pneu, ce vin, ce feu
Ce soldat, cette faim
Ce microbe de rien
Ce tourment, ce livre, ma voix, ma main
Ce pétale, cet animal que-je-ne-connais-pas
Insecte, fauve, espèce de dauphin
Tes cheveux mon ange
L’incendie meurtrier dans la cathédrale
Et la mort du défunt
Ta mine ce matin, la vie à bord du carbone.

L’amour nous penche en arrière
Les agrafes sautent une à une

La lumière se hisse, sort son noyau
Nous mord les yeux

Sommes-nous suivis
Par une petite fumée raide ?

Mais nous glissons sur l’air
Intact de nos visées

Les petites bouches d’amour
De la chimie vaquent

Et penser s’observe dans l’eau
Curiosité pour toutes les parois

Et les jours mangent l’agenda

La lune est aphone
Qu’est-ce qu’elle en sait ?

Migrants, revenants, petits
Apprentis du vent

Les autres aussi essayent
D’affermir leur présence

Avec une espérance de vie
D’un millénaire

Ce seraient des jours
D’une intimité légère

Mais ta forte conscience, c’est habituel
Campe au bord des hublots

Et ton bras dilue l’eau froide
Nu dans la lumière liquide

Et l’eau froide dilue ton bras
Nu dans la lumière liquide

Et les jours mangent l’agenda
Et l’agenda mange l’agenda.

(26 décembre 1996, décembre 2003, Douarnenez)

Portes en Ré

Tables, meules, îles, plaques
Tornades, tourmentes

Famille, dont l’île
Est la moins entreprenante

Quelques-unes, très lentes
Braquent

Leurs caps charruent
L’eau transversale

Et le delta se vide en décembre
Halé par la tournure

Voyez comme elles opèrent
Leur quasi-révolution de planète :

Les îles respirent
Comme en hiver on respire

Un seul mot d’ordre :
Que rien à bord ne se déchire.

 

(23 décembre 1999, Les Portes en Ré)

The Depths

Et maintenant je vous vois
Ta silhouette et toi
Nager dans l’air
Il est si blanc
Personne n’entre ici
Madame, avec ses os
On n’y respire pas
L’air a d’autres fonctions
Je ne sais pas
Les explications n’ont pas cours
La pluie peut être verte et fixe
Les enfants palpitent
Dans un seul petit fantôme
Qui tombe souvent
Quelqu’un veille ici, peut-être une femme
Je la vois mal
Rien qui appartienne à la mécanique
Ne relaie sa sorte d’énergie
Non plus l’enthousiasme
Ni la moindre espèce de peau
Mais l’esquisse de sa présence
À un balcon du monde
Émerge en mon trouble
Et je la cherche longtemps
Elle interfère
Quelque chose aussitôt s’arrondit
Dont le plan m’échappe
Tant mieux, au fond, tant mieux
Mais sans être la sorte d’ange que l’on frôle ici
Comment se peut-il, Madame
Ta forme silencieuse
En pyjama noir à grand col
Et ton passeport d’envoyée
Ta sorte de marche qui n’appuie pas
Que l’on vous y voit désormais
Manger l’air, Madame, nager, petite plume
Permanence d’un qui ne soit pas soi
Dans les mines du soleil ?

 

(Sans date, Douarnenez, à Marie-Andrée Ducassé)

Puma

Quand je suis sorti de la maison ce matin
Un puma était assis sur le mur et attendait
Je me suis souvenu que c’était le signal

Il n’a pas bronché quand je me suis approché
J’ai passé un pied dans son oreille gauche
Puis l’autre, en prenant mon temps

Au moment d’y passer tout entier
Le ciel était comme vous savez, embrumé
Et rien, ni l’eau ni l’air, n’y tressaillait

Mais à l’intérieur du puma persistaient
Le souffle aigu d’une anche d’accordéon
Et le petit travail d’une ancienne aiguille

Je pensais à ôter ma deuxième chaussure
Que déjà le puma franchissait le mur
Je crois bien que c’est ainsi qu’il faut partir.

(9 février 2003, Douarnenez)

Trompettes : Erwan Burban, voix : Pascal Rueff © 2004

Sedov

La scène est étroite au salon du Sedov
Des détails ont péri

Derrière l’estrade un peu scolaire
Un piano raide s’adosse au bois

La petite musique narquoise
De la diplomatie déglutit

Vingt nobles chaises cerclent la salle
Le jeune monarque s’assoit

Le tout jeune homme a choisi
La seule assise qui fasse front

Il observe ses sujets
Descendre mal l’escalier droit

Eux ne voient rien et touchent et jasent
Comme dans un magasin pauvre.

 

(19 juillet 2000 – Douarnenez)