La magie est inutile

Mesdames, messieurs, narz dorm shatork, et merci d’avoir répondu à notre appel.
Ce projet de film est une réponse à l’exaspérante utilisation par le cinéma américain des figures d’expansion. Nous sommes fatigués de voir des humains expansés utiliser des pouvoirs, dont ils ignorent la source, à des fins ridicules. Nous avons tous vu ces personnages accidentés, benêts tout à coup saturés d’une faculté ou d’une autre, se vautrer dans la puissance qu’elle leur confère, à seule fin, la plupart du temps, de confirmer la race blanche dans une sorte de légitime suprématie et pire, dans le sentiment qu’il lui est possible de durer envers et contre tout. C’est lamentable.
Ce projet de film, stard micht konovot’arish, Mesdames et messieurs, neftar ashmine, kwa me a naradies es stofo, nous proposons de l’intituler : la magie est inutile. Merci.

(Applaudissements nourris.)

Scène 1

Dans le train, un wagon fumeurs.
Ambiance caractéristique, voyageurs d’été quittant Paris. Après dix minutes, une femme allume sa première cigarette. Un temps.
F. sort un cigare. Un type a l’air malade, qui n’a pas eu le choix du wagon, intervient, rapport au cigare. F. l’allume.
Le train roule à son allure de croisière. La campagne est lumineuse, alternance de prairies mouillées et de bois légers.
F. tire deux bouffées et passe tranquillement à travers la fenêtre, sans l’abîmer, pour s’allonger dehors à hauteur du compartiment, et, suspendu, filer sans gêne apparente à la même allure que le train. Et fumant posément.
De l’intérieur, à peine a-t-on vu la vitre sécurit se liquéfier assez pour permettre le passage du corps.
L’avant-bras gauche replié sous la nuque, il regarde le ciel et la vitesse de l’air, curieusement, n’attise pas le cigare et n’emmêle pas plus ses cheveux qu’un souffle apaisé.

Scène 2

Route en lacets dans la garrigue, plein soleil de début d’après-midi. Une petite voiture blanche grimpe tranquillement. On n’en voit pas l’intérieur comme dans les publicités télévisées.
Lents panoramiques sur la campagne sèche et les monts lointains. Bouquets de pins assez vert tendre. La bande sonore est aussi décorrélée que possible. Pas même un processus de pensée imputable au conducteur.
À un moment, -on a eu le temps d’épuiser toutes les hypothèses- un grand corbeau traverse est-ouest, haut dans le bleu. Les pneus avant commencent à entrer littéralement dans le bitume. Aucune violence. La voiture ralentit. Aucun sillon, aucun sillage. Les roues, jusqu’au moyeu, tournent dans la route.
Abordant un virage à gauche, à un endroit spécialement tendre, la voiture pénètre plus avant dans la chaussée et s’immobile dans la pente, prise à mi-porte.
Son synchrone de cigales, grillons, pétillement de criquets gris dans l’herbe jaune. La vitre passagère s’abaisse par à-coups et un garçon de six ou sept ans s’extirpe de la voiture. Dans un surcroît de maladresse, il laisse échapper le trousseau de clefs, qui disparaît dans la route, comme dans du miel liquide, mettons.
Avec la plus parfaite inconscience, l’enfant pose un pied à la surface du bitume, aussi ferme que possible.
Il marche – un certain dégourdissement – vers le bord et regarde le lointain en touchant une herbe.
La caméra s’élève au-dessus de la scène : l’enfant debout, la voiture, sertie dans le bitume, la garrigue crépitante au soleil.

Scène 3

Train à nouveau, vieux train, dans la région de Lyon –peu importe-. De ces trains à compartiments fermés et couloir étroit, dont les fenêtres s’ouvrent encore. Il y a un peu trop de monde et les voyageurs sont encombrés de bagages. Les compartiments sont pleins, saturés de chaleur de peau.
F. traverse le wagon. Quand il regarde dans les box, les passagers lèvent un peu les yeux, ils semblent dire : assez.
F. pose son sac au sol et s’accoude à la main courante de la fenêtre. Un jeune type peste en passant dans son dos un sac trop large.
F. baisse la vitre et se délie les doigts dans l’air filant. Une étiquette recommande de ne pas se pencher. F. déplie ses doigts, les aligne et cherche un angle d’attaque pour l’un de ses ongles, spécialement. Quand il l’a trouvé, une légère pression de la main entière laisse dans le sillage de l’ongle une égratignure blanche, qui reste.
Une jeune femme en tee-shirt noir regarde un peu trop haut pour voir la rayure, qui finit quand la main se détend.
F. respire puis chantonne. On entend, très fort, toutes les manifestations de l’air chahuté par la pénétration du train et toute la pesanteur furieuse du wagon aplatissant le rail. Un autre train croise, avec une rage instantanée. F. le laisse passer puis plonge le tranchant de la main dans le flux.
Aussitôt, l’image du monde s’ouvre, coup de lame affûtée dans la toile tendue du cinéma. Plaie dont les bords, semble-t-il, ne se joindront plus. Plaie absolument blanche.
Puis F. ramène sa main et la coupure file le long du train, abandonnée, béante, jetée. On en parlera dans le journal et la question se posera longtemps de savoir s’il faut envoyer un volontaire explorer cette chair blanche.

Scène 4

Chapelle des Nymphes, La Garde Adémar, Drôme. Très petit matin. Ambiance délicieusement celte. Rosée, écharpes de brume, -vous voyez-, chênes séculaires dont on s’attarde à caresser l’écorce du regard, et jusqu’à percevoir la possible nature de saurien. Un chat de gouttière est assis sur une pierre sans regarder rien. Un autre fouille du museau dans l’herbe rase. Il y a cette curieuse porte d’ombre dans le flanc gauche de l’église, dont les proportions semblent amputées par un enfoncement que n’a pas voulu l’architecte. Vu par ce côté, le bâtiment à l’air tout à fait abandonné, comme ces carcasses de char dans le désert irakien – ou ailleurs – et la musique écrite spécialement par Arvo Pärt renforce cette impression avec une délicatesse incomparable.
On tourne autour de l’église avec la même précaution qu’autour d’un échouage de baleine cette fois. Le chat assis n’a pas bronché. Le chat mobile est en arrêt devant une chaîne moléculaire de gras de jambon.
Le bruit de la source dont on n’avait pas conscience jusque-là – au val des Nymphes coule d’abord une source – entre dans la musique d’Arvo Pärt avec ce langage spécial de l’eau courante, ribambelles de consonnes mâchées, qu’il faudra apprendre.
Tandis qu’on tourne autour de l’échouage donc, un très petit quelque chose de maçonnerie tombe du haut de l’abside. Cet effritement léger arrive aux oreilles du chat assis, qui plisse les yeux. Le second chat s’en fiche. La source coule comme toujours auparavant, mais sans plus de bruits que la subsistance de certaines chaînes de formants dans la dissipation normale des consonnes. Le cadenas de la porte latérale tire un peu sur la chaîne, mais sans aucun effet dramatique.
Relativement ému et de son air le moins blasé possible, le chat assis dit : « Salut, véhicule blindé de l’armée catholique ». Ce peut être sous-titré. Le second chat a épinglé avec une griffe un petit bout de gras et l’observe.

Scène 5

La fontaine est un bassin vert lumineux, la densité de l’eau a perdu deux crans. Un couple de poissons silencieux y côtoie une bande de truites, tout en nerfs. On dirait des rougets, intrigués par les pieds qui trempent dans leur atmosphère.
F. marche pieds nus sur le gravier de la route et traverse le village perché. Un panneau discret indique la direction de l’église. Un appui sur le bouton de la gâche électrique et la porte s’ouvre sur une plaine d’herbe blanche, très douce. Les voûtes transparentes sont constellées de petites taches de sang frais. Aucune ne goutte.
Une jeune fille dessine à la craie le contour de la licorne de Lascaux. Elle y ajoute une crinière, l’instant suivant frémissante. Le bruit de la craie est tout à fait inadéquat.
F. souffle une note courte, mais bien visible. Parce que le temps n’a pas sa consistance habituelle, la note file, léger trait. Le rayon atteint le flanc de la licorne, y plante une tache de rousseur et traverse en tirant une infime courbure de fil tendu, très loin.
La lune est posée sur le dallage avec cet aspect normal qu’on lui connaît. Il y a seulement eu un défaut de trajectoire : sa route orbitale stationne ici désormais, sans lui changer la figure.
La jeune fille est habillée d’un battement de cœur. De près, on voit une ébullition de lymphe et, par ailleurs, une équipe de mouches redessine, avec une extrême précision, la formule de l’adhérence. L’une d’elles a perdu un œil et la minuscule béance qui en résulte absorbe le retour du rayon. Il faut laisser les mouches dimensionner l’espace.
F. cotise à l’édifice avec l’articulation de son poignet droit, requis comme tendeur à un angle relativement insignifiant.
La jeune femme est mongole, parce qu’ici pique au travers de l’Europe la hampe emblématique, la hampe diplomatique du drapeau des steppes : une simple nervure.
D’ailleurs, la licorne mystérieuse de Lascaux s’est souvenue de la séquence cinétique du galop et la jeune fille lui dessine, assez loin, une odeur familière. Une mouche l’inspecte aussitôt et l’intègre à une figure périphérique arborescente, qui devra donner naissance à une nouvelle forme de convergence, un jour. Il faut laisser les mouches dimensionner l’espace.
La lune n’appuie pas sur ses cratères inférieurs, mais sa présence gravitationnelle plie nettement l’ombre de l’autel.
F. dégage son poignet et sort de l’église. La clenche de la porte, que l’on regarde de très près, produit le son attendu, mais plusieurs crans en dessous la normale.
On voit qu’une mouche, sortie à sa suite, étend la figure métamorphique en cours loin devant, plusieurs mètres au-dessus de la route, dans l’air échauffé de l’après-midi. Il faut dégager l’espace devant les mouches.

Noir.

Merci.

(Août 2004, en voyage dans le Sud-est)

Hôtel

Dans la chambre d’hôtel
On pose ses affaires sur la table

La fenêtre est à peine ouverte
Il est assez tard

De la lumière passe encore
Entre les pans d’immeubles

On est seul ici avec quelque chose à finir
Les commodités n’ont pas d’attrait

On ne retournera pas au bar
On n’allumera pas la télé

On transporte avec soi l’essentiel
Dans un ordinateur en métal

Fin mars
On a passé le ciel à la serpillère

Il fait beau comme au futur été
Pas assez chaud pour trainer dehors

Avec la nonchalance que l’on aime
On a passé vingt minutes en bas

Acheté des cigares
Déployé les pages d’un journal

On a un peu lu en braille
Les aspérités de l’actualité

On a un peu détaillé
La conversation des types appuyés

Dans l’ambiance cordiale de l’heure apéritive
On a payé

La semaine suivante
On chercherait la plume et du papier.

 

(31 mars 2005, Hôtel Astoria, Brest)

Sur la comète

On a tracé nos plans
À la pointe sèche

On s’entraînait
Pour le passage de la comète

On a crissé des dents
Sur les pains de glace

On ne savait pas
Qu’on aurait du fragment

Quand elle passerait
Avec son aplomb de migrateur

Au-dessus des messes
Et des ouvrages ardents

Ce n’est pas si grave
On a laissé des miettes

Sur le glacier
Du monde durable

On a eu nos aigreurs
Et nos toux de moteur

Dans l’appareil enténébré
Des jours ouvrables

On a bien compris l’apesanteur
Je ne sais plus dans quel secteur

On n’a jamais changé de masse
Seulement d’intensité

On s’essayait à la plongée
Et au vol habité

On s’était fatigué des plans
On optait pour l’eau froide

On s’entraînait
Pour le passage de la comète

Et quand elle vint
Dans les bois de sapins

Nous avions l’étrave à la chasse
Quelque part en quête

De la furie, de la muscade
Du dernier hydrocarbure

On plantait dans les grumes
Nos dents de brise-glace

Et la chair fraîche des arbres
Affolait les résines

La comète fit une fronce
Aux sangs mous des sèves

Nous eûmes à peine le temps
De recoiffer les cimes

A peine le temps de laisser aux morsures
La faible médecine de nos excuses

Et les arbres alarmés par notre bêtise
S’épousseter de leur mystérieuse tendresse

Nos talons d’os battants
À peine le temps

De gagner l’orbe de la comète
Avec bien d’autres nocturnes.

 

(2 septembre 2005, Douarnenez)

La sieste

Une pointe d’éternité
Dimanche de juin

Le réveil est réglé
Pour une heure de sieste

Mais je n’arrive à rien
Flotter entre deux eaux

Il sonne et je l’arrête
Et m’endors enfin.

 

(26 juin 2005, Douarnenez)

Les accents

Tenir une veine
Dans l’organisme du langage

Comme on ouvrait des boyaux
Dans le gras de la terre

Naufragés béquillés
De minutes volontaires

Naufragés palpitants
Dans les asphyxies fortes

Mais l’organisme de la guerre
Dérive en deçà du courant

Et l’expérience des langues mortes
Doit nous tenir prudents :

Un jour l’organisme a muté
Et plus personne n’entend

Courir le long du pantographe
Sur le dos borné du train

Nos surfs enluminés d’accents
Étinceler le gras du langage.

 

(31 aout 2005, Douarnenez)