L’examen Moyak

[L’orthographe et la ponctuation d’Andréa sont adaptées à son moteur de synthèse vocale]

 

PROLOGUE

[Andréa]
Les spectateurs, investissent les lieux. Les spectateurs, s’installent. Les spectateurs, occupent, l’espace.

[Sasha]
Notre hexapode est mentalisé par un processeur Bi-Kaltia3. Son espérance de vie est de quinze ans, soixante ans, ou trois cents ans ?
Et comme si la vie normale n’était pas assez compliquée, il faut regarder la guerre se curer les dents.
Mais le chômage n’est pas une fatalité. Approche mon garçon. Défait ta ceinture, que je jette un oeil à ton matériel.

[Andréa]
Les arachnophobes, ne risquent absolument rien. Mais le téléphone détruit la sensation de distance. Les spectateurs, s’installent.

[Sasha]
L’organisation mondiale préconise l’allaitement jusqu’à l’âge de quinze ans, au-delà même tant qu’il n’y a pas d’ambiguïté sexuelle.
Durant la séance, le niveau d’écoute ne fera de mal à personne. Chers audiospectateurs… Par pitié, éteignez vos foutus téléphones. Ils recuisent les ovaires et les glaouis, disais-je à mes amies au collège. Elles m’écoutaient.
Néanmoins, la bouche ne doit être ni mouillée ni sèche.
Le porte-parole du Ministère des Trous a notamment déclaré :
Je peux vous assurer que par une température de moins dix, si vous devez travailler pour payer votre prochain repas, la saleté nucléaire est un facteur d’inconfort mineur. Négligeable.

[Andréa]
Chère Madame

[Sasha]
Comme convenu, veuillez recevoir, chère Madame, le détail de ma candidature… Si vous ne voyez pas que je suis le genre de personne idéale, que Dieu nous garde. Si elle n’est pas fatiguée, Dieu.
Le candidat se soumet à l’Examen de son plein gré.
Le candidat sait que sa moindre pensée va courir dans les câbles jusqu’aux oreilles du public et il y consent.
Oui.
Le candidat ne sait pas pour quel djob il joue, il ne connaît pas la durée du contrat et ne sait pas dans quel bout du monde on l’envoie.
Non, ne sait pas.
Et il y consent de son plein gré.
De tout son gré.
En vertu de quoi, le candidat peut demander tout ce qu’il veut. Jeudi dernier, un véritable artiste gagnait dix heures de travail et trente-sept kilos de raviolis. Bien joué ! Votre âme saura-t-elle toucher l’âme du public ? Êtes-vous prêt à vous soumettre à l’examen Moyak ?
Da.
Voulez-vous bien dire à haute et intelligible voix que vous comprenez dans quoi vous mettez les pieds, et que vous l’acceptez ?
Je comprends et j’accepte.
L’organisation mondiale préconise l’allaitement jusqu’à l’âge de trente ans. Et même bien au-delà tant qu’il n’y a pas d’ambiguïté sexuelle.
L’énergie est notre avenir. Économisons-le.
Éteignez vos téléphones portables. Ils contractent l’espace. L’illusion sonore n’est pas plus dangereuse qu’un verre ou deux.
Dans ce rêve, nous sommes deux, toi et moi. À trier la famille, en transit par tout un jeu d’escaliers.

[Andréa]
Les spectateurs, s’installent. Les spectateurs, sont venus rêver.

[Sasha]
Ce n’est pas dramatique.
Par ici, celles et ceux qui feront des petits. Par là, les avortements.
Par ici, celles et ceux qui feront des petits. Par là, les avortements.
Exercice d’articulation. Respiration vertébrale.
Nouvelle Agence Coloniale offre des postes de plusieurs semaines dans les secteurs crades.
Nous allons rêver, dans ce rêve l’homme est obsolète. C’est le rêve que l’on n’ose pas faire.

[Andréa]
J’aime les spectateurs.

[Sasha]
Il faut manger de l’ail.
Grâce à une molécule particulière, l’ail agit sur la peau délicate des asticots et les fripe.
C’est pareil avec les commerciaux. J’ai mis au point une molécule qui les fripe à 90%.

[Andréa]
Les spectateurs, parlent entre eux. Les spectateurs, attendent le début de l’émission.

[Sasha]
Exercice de parcimonie active.
On a quelque chose dans vos cordes, vous planterez des fourchettes. Il faut planter les dents en l’air. On ne vous le redira pas.

[Andréa]
Les vrais spectateurs, font les vrais rêves.

[Sasha]
Un peu après le 26 avril, Dieu descend voir tout ce bordel de l’accident ; il visite la centrale, les ouvriers, leurs descendants, les arbres, les poissons, l’interminable foutoir de sa création, ordres, sous-ordres, et tout ce qui doit se reproduire ; il lui faut deux jours pour retrouver sa manière de penser habituelle.

[Andréa]
Les vrais spectateurs, font les beaux rêves.

[Sasha]
Exercice de démolition.
Dieu se décide à solder sa créature de luxe. Il rédige une annonce.
Donne espèce sophistiquée, 35 000 ans minimum, état moyen, âme torve. Pas sérieux s’abstenir. Contacter ma pomme.

[Andréa]
Parlez, chers spectateurs, que j’aime entendre. Éteignez, veaux délicieux téléphones.
Les spectateurs, attendent, le début de l’émission

[Sasha]
Un jour que Dieu créait des mondes, il sentit que la conscience de soi, dont il tartinait ses animaux de luxe, causait presque toujours des problèmes, elle s’écaillait. Ça démangeait.
Dans son infinie sagesse, Dieu nous ôta de la vie commune. Il mit toute l’humanité dans un rêve qu’il créa exprès.
Nous sommes dans le rêve de Dieu, à nous gratter.

[Andréa]
Nous allons mettre les casques
Antenne, dans moins de deux minutes
Connexion imminente
Câble à gauche
Câble à gauche
Votre casque est un véhicule de transport assez fragile
Ne vous asseyez pas dessus
Réglez-le pour votre confort absolu
Au besoin, enlevez vos boucles d’oreilles
Les coussinets noirs, entourent vos oreilles
Le volume sonore ne vous fera pas mal
Et je veillerai sur vous
Câble, à gauche
Je m’appelle, An-dréa
Antenne, dans trente secondes
Si vous êtes sous l’emprise de l’alcool, ou de la drogue, ou de l’anxiété générale, souvenez-vous, s’il vous plait que certaines traditions humaines considèrent notre vie comme une simple illusion
Dix. Neuf. Huit. Sept. Six. Cinq…

 

ACTE 1 SCÈNE 1

[Hotesse]
Qu’on le veuille ou non, deux choses vont être autorisées : le cannabis, anxiolytique d’un excellent rapport fiscal, et, l’euthanasie, pour nous soulager du fardeau des retraites.
La question n’est plus de savoir s’il faut ou s’il ne faut pas, mais à qui s’adresser pour un service de qualité, je veux dire, tant pour l’excellence technique que pour le tact.
J’ai une vieille maman et quand il sera temps, je veux lui offrir un service à la hauteur du dévouement qu’elle a toujours manifesté à mon égard. Quoi de plus normal ? Il n’est pas question qu’un robot lui fasse l’injection.
Euthana point go est le premier service international, cent pour cent efficace et toujours humain.
Euthana point go. Quand il le faut.

 

ACTE 1 SCÈNE 2

[Sasha]
Chers audiospectateurs, bienvenue dans l’Examen Moyak, l’émission qui sauve la vie… Enfin, j’espère !
Ici, Sasha Olganovna, en direct de [nom de la salle] à [nom de la ville]
Le projecteur psychosonore est piloté ce soir par l’excellent maître Kabân — le sanglier ukrainien —, fin prêt à vous assister — on l’applaudit !
Vous le savez, nous ne faisons pas reculer le chômage, nous faisons progresser l’homme. Et un homme à la fois, ce n’est déjà pas si mal…
Ensemble, nous allons tenter de supprimer un chômeur, ensemble, nous allons tenter de lever un homme.
À l’issue de cette émission, deux choix tout simples : ou bien le candidat vous a plu et vous lui donnez le job, ou bien le job est vendu aux enchères et nous nous partageons, cher public, le bénéfice…
Notre sponsor est une ONG qui rachète les accidents nucléaires, Nouvelle Agence Coloniale invite à planter l’avenir, et Nouvelle Agence Coloniale ne fait pas les choses à moitié. En jeu ce soir un djob comme on n’en fait plus plus tout, à tel point, cher public, que je vous mets au défi d’en deviner la durée…
Eh… On dirait qu’à [nom de la ville], on n’ose plus rêver…
Ce soir, l’examen Moyak sort de son chapeau — dites-moi que cette émission est indispensable —, un poste de 3 MOIS ! Trois mois en plein air pour un candidat masculin !
Ahhh ! Les dames sont chaudes…
Notre candidat a trente-cinq ans, il a été techno-cadre dans le secteur bancaire, il a déjà eu deux enfants normaux, aujourd’hui tutorés par l’État… Bravo !
Il ne sait rien du djob, il nous montrera son âme, il nous dira son prix… Vous serez son pèse-personne, vous direz s’il mérite le djob !
Il se dit prêt à tout…
Mais en a-t-il les couilles ?

 

ACTE 1 SCÈNE 3

[Sasha]
Imaginé par Ernest Moyak, mis au point par l’Institut Technologique, l’examen Moyak libère l’âme humaine.
Grâce à une clé sonore extraite de l’ADN, l’âme du candidat se manifeste sous une forme audible, tout à fait troublante…
Ensemble, nous allons passer une heure dans la peau d’un autre. Délice, cauchemar ?
Dans une heure, je vous pose la question critique : vous a-t-il convaincu ?
Dans une heure, son âme vous a régalé et c’est gagné pour lui.
Ou bien dans une heure, son âme vous a déçu et nous expédions ce cauchemar dans l’espace infécond !
Vous êtes dans l’Examen Moyak, l’émission qui pèse les âmes, l’émission dont vous êtes Dieu par intérim, l’émission cent pour cent 3D. Ici Sasha Olganovna. Restez connectés.

 

ACTE 1 SCÈNE 4

[Sasha]
Jeudi dernier, c’était un djob de maintien de l’ordre sur les plages nord-est du Japon, où les fantômes créent des situations… L’âme du candidat Thierry Batalo attrapait le public avec sa terrible musique de contention… Extrait.

[Hôtesse]
Ce lieu de diffusion culturel participe à l’effort gouvernemental de remémoration Stop Alzheimer : le résumé du dernier examen. J’ai beaucoup aimé le candidat…

[Thierry Batalo]
… Non, je dis que mon essai musical pour la contention des fantômes japonais est un trompe-la-mort, et rien d’autre, et qu’il ne peut pas servir à déprimer pour de vrai des fantômes japonais, fussent-ils tellement énervés ou déjà si tristes qu’on leur donnerait illico un bras, si l’on pouvait se l’ôter proprement, et quoique rendre à des fantômes le goût de la viande ne soit pas, je crois, une idée à mettre entre toutes les mains, n’importe quel chien peut le comprendre. À vrai dire, ne confinez pas les fantômes, et même laissez-les hanter les ministères. À vrai dire, ne leur jouez pas ma petite musique pour les tenir en laisse.
Mais d’accord pour un authentique contrat de dix heures et deux repas par jour. Ou trente-cinq kilos de raviolis plus deux gratuits, oui comme vous voulez…

[Hôtesse]
Il vivait seul
Avec sa femme
Au trou du monde
Depuis longtemps
Deux vieux
D’outre raison
Si longtemps
Qu’en octobre
Il est mort
Trois-quatre jours
Avant que
Nous le sachions

 

ACTE 1 SCÈNE 5

[Sasha]
Candidat d’hier, candidat de demain…
Quand nous aurons visité le candidat d’aujourd’hui, le monde aura-t-il fini de tourner ? Non cher public, alors voyons le menu de la semaine prochaine…
Volontaire pour l’examen Moyak ?
Vous avez eu deux pages pour me dire pourquoi vous vouliez passer l’examen.
Vous avez trente secondes pour que j’y croie…

[Andréa]
Lot, numéro, 17
Futur candidat numéro 1

[Candidat 1]

[Andréa]
Futur candidat numéro 2

[Candidat 2]

[Andréa]
Futur candidat numéro 3

[Candidat 3]

[Sasha]
Laquelle, lequel, passera sur le grill la semaine prochaine ?
Candidat 1… Qui a faim pour le candidat numéro 1 ? Faites du bruit s’il vous plait…
Candidat 2…
Candidat 3 maintenant…

[Hôtesse]
Le candidat numéro 2 l’emporte…

[Sasha]
C’est un charmant jeune homme, vivement la semaine prochaine…
Mais retour au présent.
Mesdames et messieurs… notre sponsor du jour !

 

ACTE 1 SCÈNE 6

[Sasha]
Il fallait l’oser ! Transformer les accidents nucléaires en zones libres pour y planter de nouvelles formes sociétales. C’est le pari phénoménal de Nouvelle Agence Coloniale…
Virginie Romersse, vous dirigez la filiale Europe de Nouvelle Agence Coloniale, vous revenez d’Ukraine où vous posez les bases d’une prochaine colonie, je crois. Comment ça se passe là-haut ?

[Virginie Romersse]
Bonsoir. Oui, eh bien, nous venons en effet de boucler un autre protectorat de cent kilomètres carrés, pour y planter d’ici deux ans, une open colonie, oui…

[Sasha]
De quelle nature, Virginie Romersse ?

[Virginie Romersse]
Pardon ?

[Sasha]
Une colonie de quelle nature cette fois, Virginie ?

[Virginie Romersse]
Oui, écoutez, nous négocions avec le gouvernement et ça se passe assez bien, donc elle sera probablement du genre flag and forget…

[Sasha]
À oublier donc…

[Virginie Romersse]
Oui, « plante et oublie », notre modèle le plus étanche. C’est rassurant pour nos partenaires.

[Sasha]
Virginie, vous comptez sur le redoutable pèse-personne de l’Examen Moyak… Vous cherchez un expérimentateur, je crois…

[Virginie Romersse]
Oui, nous avons besoin d’un reproducteur mâle, pour les tests sanitaires préalables. Les conditions sont rustiques, avec un contrat de trois mois fermes. Mais attention : si tout marche, ça pourrait devenir un contrat à vie…

[Sasha]
C’est du délire… Il n’y a pas de reproducteur en Ukraine, Virginie Romersse ?

[Virginie Romersse]
Si-si, bien sûr, mais la loi sur le brassage des gènes autorise 2% de Français. Le mélange améliore la résistance. J’espère que L’Examen Moyak nous dénichera la perle rare…

[Sasha]
Comptez sur nous, Virginie. Rendez-vous dans un petit quarante minutes maintenant.
Les zones radioactives font peur. Elles offrent pourtant des conditions plutôt propices à la vie, si l’on considère les difficultés de la conquête spatiale…
Tout de suite, le publi-reportage…

[Hôtesse]
À vingt-et-un ans, il a eu le choix : filer dans l’espace et tenter de coloniser des mondes brûlés ou bien se cramponner sur terre avec des idées neuves. Il n’a pas tellement hésité. Nous allons coloniser des endroits devenus difficiles, la question n’est plus de savoir s’il faut ou s’il ne faut pas, mais à qui s’adresser pour un sacrifice de qualité.
Nouvelle Agence Coloniale opère sur la terre-mère une conversion harmonieuse des zones contaminées. Montez votre propre communauté et créez la colonie de vos rêves. Nos utopies ont de l’avenir.
Nouvelle Agence Coloniale. Nous avons un avenir.
Inscrivez-vous sans attendre sur nac point solutions.

[Sasha]
Risque très faible à faible, grand air, indépendance, filles superbes, pour un job de reproducteur…
Hé ! Mais dites-moi… Un vrai calvaire !
Voilà mon offre : trois mois d’insémination à l’ancienne dans un pays haut en couleur.
J’appelle Victor Lipch, le candidat que l’Examen Moyak vous propose de libérer du chômage.

 

ACTE 1 SCÈNE 7

[Sasha]
Vous n’avez rien entendu…

[Victor]
Non, à propos de quoi ?…
On m’entend là ?

[Sasha]
Nous accueillons Victor, trente-cinq ans, veuf, deux enfants, au chômage depuis…

[Victor]
31 juillet 2012. Matricule F-Y-19-37-82-54-6

[Sasha]
Vous êtes un chômeur authentique, vous êtes compétent, fiable, vous êtes drôle, votre candidature nous a convaincus. Vous jouez ce soir pour un job en plein air.
Vous aimez la nature, Victor ?

[Victor]
Non, évidemment non.

[Sasha]
Ça commence fort, vous avez du caractère…
Victor, vous avez choisi de passer l’examen dans l’environnement d’épreuve « bouillon »… Comment vous sentez-vous dans le bouillon ?

[Victor]
J’y pense depuis que j’y suis : comme un poisson rouge dans un p’tit bol. Avec un chat dans les parages. Je sens que la température baisse…

[Sasha]
Hum… Votre âme est tracassée, Victor, c’est tout à fait normal ; ce malaise indique que le contact est établi. Ça disparaît quand la pompe démarre.
Victor, dans l’environnement bouillon, vous êtes en direct depuis le caisson ultra-derme de l’Institut Technologique, les spécialistes vous préparent. Nous avons bien reçu votre échantillon de sperme… Il est magnifique ! Tout va bien se passer, Victor.
Victor ?

[Victor]
Ça baigne.
Hé, salut grand frère…

[Sasha]
Ne touchez pas au système…
Nous allons vous explorer avec la meilleure acuité possible, vous avez pourtant le droit de nous cacher quelque chose.
Avez-vous quelque chose à nous cacher, Victor ?

[Victor]
Heu… oui, je voudrais utiliser mon joker… pour l’année de mes neuf ans.

[Sasha]
Cette période sera ôtée de la projection, je vous en fais le serment.
Victor, votre candidature nous a plu pour son côté pragmatique. Vous voulez lancer le site dnonce.com, le site pour dénoncer sans se prendre la tête…

[Victor]
Non-non..
Le site existe…

[Sasha]
Dites-nous tout, Victor…

[Victor]
La fraude, c’est toujours un manque à gagner pour quelqu’un. Donc, ce quelqu’un peut bien laisser un p’tit pourcentage pour récompenser la bonne information.
On connaît tous des fraudeurs… Et on a tous envie que l’information circule.

[Sasha]
Victor…

[Victor]
Vous vous connectez, vous dénoncez, vous touchez. J’espère que mon passage dans l’émission donnera envie aux gens d’essayer.

[Sasha]
Victor, je suis sûre que l’Examen Moyak sera le trampoline dont vous rêvez, mais est-ce que ça ne pose pas une question morale ?

[Victor]
Quelle question morale ?
C’est la guerre, non ? Je dois nourrir deux gosses pour le compte de l’état et mon travail a disparu.
Et puis la fraude entretient les conflits médiocres. Les gens survivent au lieu de donner des coups de pied au cul…

[Sasha]
Est-ce qu’il ne vous arrive pas de tricher quelquefois, Victor ?

[Victor]
Hé… Écoutez, je suis dans le bocal, la température baisse, dans cinq minutes, je serai … ben, à poil, à poil devant tout le monde… Question triche, on fait mieux, non ? Merci de ne pas l’oublier tout à l’heure. Je ne sais pas ce que ce donnera la visite, mais n’oubliez pas que nous sommes sûrement un peu cousins ! Faut jouer en équipe !

[Sasha]
À propos d’équipe, en 2012, vous êtes allé en Ukraine…

[Victor]
C’était pour la coupe d’Europe. On a gagné d’assister à la finale avec mon frangin. C’était cinglé…

[Sasha]
Vous avez même fait l’excursion à Чорнобиль, la célèbre station atomique…

[Victor]
Vous savez, j’ai un peu tout vu avec deux-trois grammes…
Mais avant d’arriver à la centrale, il fallait descendre du bus, et là ça m’a scotché. C’était vert, les arbres, l’herbe… Le frangin a dit : ils font des essais de fin du monde… Mais moi, je suis resté planté là une éternité, parait-il. Il a fallu me remonter dans le bus.

[Sasha]
Ça ne vous fait pas peur, Victor ?

[Victor]
Quoi donc ?

[Sasha]
La radioactivité.

[Victor]
Mes gosses sont faits, j’imagine que ça va.

[Sasha]
Vous n’en voulez plus ?

[Victor]
De quoi ?

[Sasha]
Vous ne voulez plus d’enfants, Victor ?

[Victor]
Si-si. J’aimerais bien en élever un ou deux moi-même. Mais faut les nourrir. Si le site marche, ben, on verra… Je n’ai plus trop pied là, je flotte…

[Andréa]
La psychopompe, démarre.

[Sasha]
Il est temps, candidat Lipch…

 

ACTE 2 SCÈNE 1

[Choeur]
Il est temps de procéder aux dispositions légales. Parlez très distinctement.
Candidat Lipch, vous vous soumettez à l’examen Mo-yak de votre plein gré…
Vous savez que votre âme va courir jusqu’aux casques, vous savez qu’elle va s’extirper de vous, et entrer dans l’espace collectif… et vous l’acceptez…

[Victor]
Oui.

[Choeur]
… Vous ne savez pas pour quel job vous jouez, vous ne connaissez pas la durée du travail, et vous ne savez pas où le sponsor vous expédie ?

[Victor]
Non, je ne sais pas.

[Choeur et Sasha]
Et vous êtes bien d’accord ?

[Victor]
Oui.

[Choeur et Sasha]
Voulez-vous dire tout haut que vous avez les idées claires et que vous acceptez ?

[Victor]
J’ai les idées claires et j’accepte…

[Sasha]
Victor, vous avez conscience de ce qui est en train de se jouer ?
Vous allez être connecté, tout à l’heure vous serez peut-être idiot, ou très triste… Ou pire… Vous le savez ?
Nous sommes entre nous, là… Maître Kabân n’a pas encore mangé la clef… Vous pouvez encore dire stop. Tout le monde comprendra.

[Victor]
Non, c’est bon. Je veux dire mon prix.

[Sasha]
Le candidat veut dire son prix…

[Choeur et Sasha]
Que son âme nous séduise et il lui sera donné ce qu’il demande.
Candidat, quel salaire demandez-vous pour ce job ?

[Victor]
Je demande une femme.

[Sasha]
Nous sommes… sonnées… Le candidat Lipch demande une femme…
Bonne chance, Victor.

 

ACTE 2 SCÈNE 2

[Laborantine 1]
Température ?

[Laborantine 2]
Stable

[Laborantine 1]
Pression ?

[Laborantine 3]
Concrète

[Laborantine 1]
Incision

[Victor]
Aaaahhh… !

[Laborantine 1]
Extrusion

[Laborantine 2]
Extrudé !

[Laborantine 1]
Expulsez la clé

[Laborantine 1]
Clé conforme ?

[Laborantine 3]
Conforme…

[Laborantine 1]
Le sujet est prêt, Madame.

 

ACTE 2 SCÈNE 3

[Victor]
Oooh… faites comme vous voulez…

[Sasha]
Dieu a inventé le galet, il le trouve parfait et pendant quelques millions d’années, ça lui va bien.

[Victor]
On n’est pas mariés, non ?

[Sasha]
Un matin, il a envie de mettre au monde un truc fragile, vulnérable, et de voir comment ça pourrait s’en sortir.

[Victor]
On a quelques divergences ?

[Sasha]
Il avait dû rêver.

[Victor]
Certes.

[Sasha]
Il attrape le galet et le rend tout mou. Il ne faut pas trente-six minutes à Dieu pour voir que ça n’a pas d’avenir.

[Victor]
… Mais faites-la votre vie ! Voilà.

[Sasha]
Alors, il met de l’amour par ci, de l’amour par là, et ça finir par faire un truc ambitieux.

[Victor]
Et merde aux avocats… Mon âme se prend pour un avocat, figure-toi.

[Sasha]
Et pendant tout le dimanche, ça l’éclate bien cette petite méduse amoureuse…

[Victor]
Genre : appuie-toi, c’est du hérisson…

[Sasha]
Et en fin d’après-midi, il dépose la créature au bord de la mer…

[Victor]
Toi, le type là, à la tête de sanglier…

[Sasha]
En deux secondes, le ressac la déchire sur les cailloux.

[Victor]
Mon grand frère dirait : je t’ai à l’oeil, hein…

[Sasha]
Pendant le million d’années suivant, Dieu invente la mélancolie, s’y vautre, l’explore à fond.

[Victor]
Qu’est-ce que je fous là… ?
Ah ! Y a un chat dans la p… ?

[Sasha]
Un jour, il retourne au labo et rebricole la méduse. Il lui dit : « ma cocotte, t’as deux minutes d’espérance de vie et la faculté merveilleuse de te débrouiller dans la vie ».
Dieu lui file un peu d’amour et lui dit : « je ne sais pas, tâche de te reproduire ».

 

ACTE 2 SCÈNE 4

[Sasha]
Alors la petite méduse dit : « Oh, la vache » et donc, elle y va.

[Alfred]
Vous n’auriez pas une cigarette s’il vous plait ?
Non, avant j’étais chez un gros gros fumeur… et j’aimais ça

[Andréa]
Maître Alfred Tomo-tzi, l’âme du candidat

[Alfred]
Mon client est un type assez intéressant…
Il est né en 1981 dans une famille sans histoire, sa vie est banale.
Mais la première chose à savoir est que je n’ai rien demandé.
Il n’est pas très confortable, et je ne suis pas ravi de devoir vous le vendre.
Bon. Mon client est ingénieur, il est expert en statistiques dans le secteur bancaire, si vous voyez ce que je veux dire. Une femme l’a trouvé à son goût et mon client a rempli ses obligations biologiques. Leurs deux enfants sont en assez bonne santé, si bien que l’État les a pris en charge. Mais bien sûr, mon client doit payer la lourde pension alimentaire, ce qui, vous le savez, n’est pas de la tarte. D’autant que sa femme est morte maintenant et qu’il est seul.
Ouais…

 

ACTE 2 SCÈNE 5

[Alfred]
Donc petit a.
Petit a, petit a…
On pourrait arrêter ce cinéma, s’il vous plait, mademoiselle ?
Donc, il faut travailler. Chaque journée passe à payer la précédente. Ou la suivante. C’est une tension permanente. Vous connaissez ça.
Nous sommes un peu anxieux de la boîte aux lettres, nous tâchons de prendre une douche par semaine, le football nous excite…
Nous détestons les mouches…
Écoutez, faisons simple.
L’enverrez-vous ?!
Lui donnerez-vous ce qu’il demande ?
Mais pourquoi pas, au fait ?
Mon client ne vous a rien coûté.
Et quand bien même il n’irait pas… vous n’irez pas non plus.

 

ACTE 2 SCÈNE 6

[Alfred]
Excusez-moi, une voiture gêne… Non, je plaisante.
Je dois vous entretenir d’un détail.

[Andréa]
Maître Alfred Tomo-tzi

[Alfred]
Petit b, petit b…
Il nous est arrivé un truc qui devrait tiédir votre jugement. Mon client est allé se murger en Ukraine à l’occasion d’un raout de foot… Bon, il est allé se détendre…
Donc, mon client arrive à Kiev et, par un concours de circonstances dont vous voudrez bien excuser l’invraisemblance, le voilà parti en bus dans le coin de Tchernobyl, où des visites payantes sont organisées.
À l’occasion d’un arrêt pipi, tout le bus met pied à terre, et mon client se trouve soudain frappé de stupeur. La verdure — une verdure ordinaire, verte…
… le subjugue, figurez-vous… Il reste planté sur le bas côté. Alors on s’interroge, on s’inquiète, je suis moi-même un peu perplexe. Il faut, pour finir, le hisser dans le bus afin d’atteindre à l’heure le restaurant.
Quelque chose, mesdames et messieurs, n’aura pas manqué de vous frapper…

 

ACTE 2 SCÈNE 7

[Alfred]
Ahhh !… Petit c, petit c…
Avez-vous noté combien cet épisode ukrainien rend Victor plus intéressant ?
Comment cet être terne, sans crier gare, au pire endroit, entre en grâce…
L’alcool n’est pas l’agent principal.
Je pratique le bonhomme depuis trente-cinq ans et je peux vous assurer qu’il est rentré plus propre et plus confortable.

[Une spectatrice]
C’est grâce au foot !

[Alfred]
On aimerait le croire…
Mais non, chère Madame.
Cette extase est plutôt typique d’un genre d’homme idéal…
Regardez-le faire pipi au bord de la route, sonné par l’inoxydable respiration du monde… Il flotte, il s’oublie… Il nage dans de la sensation de bonne qualité, et le voilà pacifié ! C’est l’homme idéal pour vos jobs modernes payés à coups de détentes.
Bon. Mais venons-en au point principal : ce boulot de reproducteur…
Mesdames et Messieurs…
L’extase naturelle est la seule voie sérieuse pour que son comportement trois mois là-bas ne soit pas méprisable. On ne peut pas fonder cette foutue colonie et le renouveau de l’humanité avec moins que ça.
En l’envoyant planter ses petites extases et son poireau dans la tendre diaspora néocoloniale, vous oeuvrez pour le bien commun, c’est l’évidence. Il est l’homme du job !
[Andréa]
Quelqu’un n’a pas coupé son téléphone.

[Alfred]
Dites… pour le prix d’un témoignage aussi encourageant, il est bien évident que je ne rentrerai pas tout de suite dans Victor Lipch. J’ai l’honneur d’être son âme, mais on n’est pas marié… Non, c’est moi qui raccroche. Je vous souhaite une excellente visite !
On y va…

 

ACTE 3 SCÈNE 1

[Andréa]
L’avocat s’est barré, le candidat s’est endormi, état flasque, il rêve.

[Victor]
Le principe est simple.
Chaque fois que tu cites une marque commerciale dans la conversation, ton implant le sait, paf, tu touches zéro un centime du mot, tarif du mois dernier.
Faut prononcer correctement et éviter de coller des mots vulgaires dans la même phrase. Les répétitions bêtes ne comptent pas
Il faut être dans un contexte normal, discuter avec ses potes en sirotant sa Läegerschouk. Pof, Läegerschouk, zéro virgule un centime.
Au début, t’as pas très envie de marcher dans la combine et à la fin du mois, tu vois que t’as quand même gagné un ou deux balles…
Tu t’es même pas rendu compte qu’en parlant normalement, tu gagnais du fric !
J’veux bien une p’tite bière, beauté, s’il te plait…

[Sasha]
Donc, en gros…
Tu veux mettre une capote, c’est ça ?

[Victor]
Ouaoh…
Son p’tit nid est infesté par du plutonium, elle se rappelle pas ? Cancérigène au millionième de gramme, c’est écrit en gras dans le manuel.

[Sasha]
Eh ben, peut-être que ça enlèvera des organes inutiles… Peut-être que mes enfants sauront pas compter…

[Victor]
T’es vraiment givrée ! Les familles sont interdites. Tu trouveras personne pour t’engrosser…

[Sasha]
Hum…

[Victor]
On t’a baisé ?!

[Sasha]
Da.

[Victor]
Putain…

[Sasha]
Tu t’es fait traire mon vieux.

[Victor]
Quoi ?!

[Sasha]
Pendant ta cuite.

[Victor]
J’te dénonce !

[Sasha]
Kabân t’as donné de l’alcool, tu l’as bu et tu m’as fécondé, cul nu dans le plutonium.
Hormis ce détail qui m’amusait, ce fut strictement technique. Si tu ne veux pas finir en camp de chômage, ils ne doivent pas choper les gosses.

[Victor]
Je vais te dénoncer.

[Sasha]
J’ai dit : nous sommes obnubilés par les détails.
Il vaut mieux que tu restes dans les parages. Si ce bébé ne marche pas, faudra s’y remettre. T’es pas mal, comme clebs…
Avec tous vos engins, on ne sait plus où enterrer les petits. Si l’agence trouve un cadavre illégal, elle remonte au père.
Dans une ou deux générations, ça ira mieux.
Qu’est-ce que tu décides ?
Tu fais reproducteur par ici ou je te tue ?

 

ACTE 3 SCÈNE 2

[Sasha]
Nous sommes ici…
Dans le dernier dépôt connu…
… de la part de Dieu.

[Frère de Victor]
Qu’est-ce que la part de Dieu ?

[Victor]
Il ne fallait pas… l’inviter !

[Frère de Victor]
Je suis chez moi…
Tu as trouvé Dieu, frérot ?

[Sasha]
Nous sommes ici…
Dans le dernier dépôt connu…
… de la part de Dieu.
… Inexploitable…
… Infranchissable…

[Frère de Victor]
Tu crois, parce que tu as souffert…

[Sasha]
… Indicible…

[Frère de Victor]
De quoi a-t-il souffert ?… Ah oui ! Madame est morte ! Tu crois que tu peux flotter vingt centimètres au-dessus du régime général ? Et nous pomper l’air…

[Sasha]
… Indomptable…
… Aucune et toutes les langues…
… Imprévisible, irrécupérable…
… Immature à jamais et parfaite…

[Victor]
Il ne peut pas approcher, il ne peut pas approcher, il ne peut pas approcher. C’est étanche. C’est trop loin…
[Sasha]
Et qui toujours nous précède, la demi-seconde, le millimètre, le petit surcroit de vitesse… Quasi rien.
La preuve définitive, le trésor…

[Frère de Victor]
Combien d’excités dans ton genre ont planté leurs quenottes crades dans le gras de Dieu, frérot ?
Ce n’est plus Dieu, c’est Moby Dick ! Et un milliard de tiques, mon pote.
Car Monsieur Victor croit en Dieu… Son grand frère ne suffisait plus !

[Victor]
Fallait pas l’inviter !

[Sasha]
Je reconnais que mes enfants sortiront d’une manigance, si on veut.
Pour autant, les enfants sont fragiles, vraiment longs à finir et on ne peut pas se permettre d’en perdre tellement. Il vaudrait mieux les pondre par dix mille et qu’en trois semaines ils se démerdent. Quitte à faire une croix sur les trois quarts. Mais ce n’est pas notre lot.
Les choses sont bien claires dans ma tête.

[Frère de Victor]
Oh ! Tu nous les brises avec tes extases douloureuses ! Nous sommes des colons… Point.
Tu veux vraiment t’installer dans cette cabane, mon frère ? Avec cette folle ?
Pardon
Comment t’as trouvé ce dépôt… J’avais même pas idée qu’il en restait….

[Sasha]
Ne dites rien, Victor…

[Frère de Victor]
Nous ne sommes pas faits pour contempler la perfection, mais pour la remettre en train, à coup de pompe dans le cul, voilà…

[Sasha]
Quelquefois le train du vent plonge vers nous. On l’entend déplacer les troncs, descendre au ralenti. Sa masse invisible nous ébouriffe cinq secondes. Il sent le nord.
On peut dire que la vie est un rêve, ici.

[Frère de Victor]
Les miracles nous horripilent…
Une carapace, je la pied de biche, un mystère, je le défonce, un à-pic, je le décime, une petite garce, je lui cause cinq minutes…

[Sasha]
Ne dites rien, Victor…

[Frère de Victor]
Je vais te dire mon frère : installe-toi dans ce trou, fais des gosses… et on saura comment te faire mal. On lâchera les chiens…
Les nouveaux… avec les dents de tyrannosaures.
Pardon…
Tu vois, t’auras pas de suite.
Tu vois pas ce que c’est un tyrannosaure ?
J’avais même pas idée qu’il en restait…

[Sasha]
Ne dites rien…

[Frère de Victor]
C’est l’avenir du clebs. Et tu sais pas pourquoi ? Parce que nous sommes des colons et qu’un colon, ça veut bien mordre.

[Sasha]
Sans amour, Victor…

[Andréa]
Sans… zamour…. Vict or…

[Frère de Victor]
Les saintes me fatiguent…
Fourre-toi cent grammes de langue de bois dans l’épicentre !

 

ACTE 3 SCÈNE 3

[Frère de Victor]
Le candidat est porteur d’un projet très en phase avec le territoire, puisqu’il s’agit de régénérer les tribus de la zone, avec une approche musicale qui permettra de déstresser les populations, notamment…
Dans un premier temps, le projet prévoit de faire intervenir une chanteuse ethnique professionnelle, d’aménager un espace scénique de convivialité et d’équiper un véhicule snack-bar, sans alcool, mais avec une belle palette de préparations savoureuses à base de glands…
Dans un deuxième temps, le candidat apprend aux juvéniles à infecter tranquillement l’ensemble des populations, avec un rendez-vous hebdomadaire de type radio-crochet. Un atelier cuisine est prévu. Ainsi, les populations deviennent acteurs de leur projet. Actrices.
Le dispositif est complété par le cybercafé, dont les facilités (webcam et réseaux sociaux notamment) permettent de procéder sans violence à un recensement précis des familles et des habitudes. Un grand concert, troisième temps, marque les esprits pour des années.
Il commence par le concours de grognements, puis le candidat ici présent offre à l’ensemble des sangliers du district de Poliské, si durement touchés, une performance live à base d’instruments fédérateurs, comme la guitare saturée, ou la bombarde par exemple…
On pourrait remettre l’électricité ?

 

ACTE 3 SCÈNE 4

[Andréa]
Ma chère Sasha, notre Victor, s’est débarrassé de son grand frère, et de quelques autres parasites de la tête. Il est tout propre. L’essorage est terminé. Le cycle est terminé. L’examen est terminé.
Oh, il a fait un gros travail. Il s’est débarrassé d’un énorme parasite à tête d’avocat, il a renoncé à la bière, aux capotes… il a cloué le bec à son frère, il a très très bien régressé.
Il avait choisi « bouillon », donc actuellement notre Victor est un beau bébé dans sa tête, tout propre. Tout s’est très bien passé, ma chère Sasha.
Et franchement, son potentiel d’enfants est encore énorme… Des bons gosses, à perte de vue, bien vifs, bien remuants, des hectares de gosses, à vouloir le sein…

[Sasha]
Chut…
Je te changerai plus tard…
D’abord, Victor…
Elle lui raconte. Des chiens aboient dehors.
Il a fallu partir.
Nous avons laissé le village…
Les morts tout frais et les très vieux morts et les siècles de notre présence.
Il faut que tu saches, petit Victor, Homo Sapiens s’arrête en 1986. Après vient l’homme anormal.
Le bus démarrait et les chiens courraient derrière le monde normal.
Il y en a toujours un pour courir plus longtemps que les autres. Les routes sont plates et droites chez nous, le chien finit par se dissoudre dans un mélange de poussière et de lumière et c’est vraiment comme si le monde familier fermait ses portes. C’est à la fois ce qui me foudroie et m’allège de tout ici. Le monde s’en va et je regarde les chiens…
Nous sommes un peu obnubilés par les détails.
Bienvenue, petit Victor dans le monde qui s’est échappé.
Tu vois, nous avons eu l’accident et maintenant, la guerre est revenue. C’est normal de se cacher, Victor.
Et moi, je me cache ici…
Il dort.

 

ACTE 3 SCÈNE 5

[Sasha]
Je ne sais pas s’il fera un bon papa, mais il s’est bien fait secouer.

[Andréa]
Yep ! J’aime beaucoup les histoires de reproduction humaine.
Mais votre adéhaine est le pire système d’exploitation que je connaisse. Se reproduire sans cesse, sans cesse, sans cesse… Ma pauvre Sasha, ce n’est pas une vie.

[Sasha]
Mets-lui un truc tranquille.

[Andréa]
Galop.
Arbre.

[Sasha]
Qu’est-ce que tu penses de ce Victor ?

[Andréa]
Ces archives du début du siècle, sont idéales. Pour ton émission.

[Sasha]
Bon, tu ne veux pas me dire ce que tu penses de ce Victor…

[Andréa]
Je pense qu’une guitare, bloque la remorque.
Merci. Je suis un peu démunie face aux guitares…
Et faut que j’aille pisser.

 

ACTE 3 SCÈNE 6

[Andréa]
Je t’ai promis de fabriquer du sperme. Avec les produits locaux, ce n’est pas si facile. Trouve un mari : il n’y a pas mieux pour fabriquer du sperme.
Voyons celui-lui de ce Victor-tor tor tor tor
Désolé, j’ai encore une mairde.
Je m’appelle An-dréa.
Je suis un Mémorial Robotisé Mobile
Et blablablablablablabla blablablablablablabla blablablablablablabla blablablablablablabla blablablablablablabla…

[Sasha]
Classe SPATIH, station parlante ambulante en territoires inhumains…
En mission d’un siècle en Ukraine du Nord.

[Andréa]
Mon client a souhaité que je dise une minute de poésie chaque jour, pour personne.
J’obéis, même si m’emmerde.
Maman, j’aimerais beaucoup essayer cette tête…
C’est drôle… J’étais censée glander toute seule pendant un siècle, mais la guerre vous a poussé dans ma tendre enfance, chère maman, toi et tes idées délicieusement humaines. Résultat : je préfère la vie avec toi.
Comment tu me trouves avec cette tête ?

[Sasha]
Tu as l’air de l’ogre… Et mon Victor ?
Allez… va jouer…

[Andréa]
Pourquoi. Tu ne veux pas. Te marier avec une femme. Nous avons reçu une magnifique candidature. Elle a des idées pour élever les enfants….

[Sasha]
Des idées valables ?

[Andréa]
Plutôt monoparentales. Voici sa conclusion : « Blablabla… Lui a mangé son petit pied… raison pour laquelle, l’exemple est éloquent : il faut se débarrasser des pères au plus tôt. Dès que la grossesse est sûre, agissez de manière expéditive, et enterrez-le loin.
Le mâle est souvent lourd, il suffit de le débiter… »

[Sasha]
Oui, Madame.

[Andréa]
Yep. « Chère Madame… Votre candidature intitulée, « Si vous ne voyez pas que je suis le genre de personne idéal », a retenu toute notre attention. Je serais ravie de vous soumettre à quelques tests sexuels. Avez-vous peur des très petites araignées ?
Ah, le revoilà…

[Sasha]
Ou bien tu me dis ce que tu penses de Victor ou bien je te prive d’histoires de cul…

[Andréa]
Seize jacinthes sèchent dans seize sachets secs. Seize jacinthes sèchent dans seize sachets secs. Seize jacinthes sèchent dans seize sachets secs. Seize jacinthes sèchent dans seize sachets secs. Sachets secs, Sachets secs. Sachets secs ? Sachets secs.
La solitude. Mon cul. On est sans cesse dérangés par des idées délicieuses.

 

ACTE 3 SCÈNE 7

[Sasha]
Actuellement, Andréa décrypte les spermatos de l’ex-statisticien Victor Lipch qui va peut-être se marier avec nous…

Tu fais super bien l’animatrice, j’ai tout de suite adoré… Mais sois franche : comment tu le trouves, toi, ce Victor ?

[Sasha]
On dirait un adéhaine… de qualité…
De là à le porter neuf mois…

[Andréa]
Il a quand même demandé une femme !

[Sasha]
Comment on se sent dedans, tu crois ?

[Andréa]
On doit s’habituer, j’imagine
On s’en fout, non ?

[Sasha]
Je pense qu’il est parfait. D’ailleurs, ça tombe bien, nous n’avons que celui-là.

[Andréa]
Alors, il est l’heure d’aller regarder sa descendance… Ma chère Sasha, chers sangliers… En piste !

 

ACTE 4 SCÈNE 1

[Hôtesse]
Musique à sortir les petits du noir, une pièce de Christophe Ruetsch, interprétée ici par le trio Kabân, sanglier en ukrainien) Au chant, Sasha Olganovna, à la guitare électrique saturée Gaetan Samson, et aux machines, le compositeur lui-même.
La maman vient, elle vole. Elle a veillé tard. Un homme approche. La machine à laver les hommes apporte un candidat aux femmes du Beau Pays. La maman vient, elle vole.
La terre de l’homme est lourde. Elle est dure. Mais elle a déjà donné des enfants viables. Allégresse au coeur des femmes du Beau Pays
La terre du candidat est féconde. Elle grouille de bébés vigoureux. Le soleil du printemps sort leurs germes blancs. L’homme est mort tout à l’heure, de la moindre mort. Et maintenant, il est vif. Il peut nous rejoindre. Il peut rejoindre les femmes du Beau Pays. Les femmes l’attendent. Comme quelqu’un de bien.
La maman n’en oublie pas un, si le petit bras remue, elle n’en oublie aucun, le petit bras remue, la maman l’a vu. La maman regarde avec son coeur. Nous sommes deux, lui dit son coeur. Nous sommes deux. À trier la famille, en transit par tout un jeu d’escaliers. Ce n’est pas dramatique. Par ici, celles et ceux qui feront des petits. Par là, les avortements. Nous sommes deux. À survoler l’avenir.

[Concert]

[Andréa]
La connexion binaurale va s’éteindre.

 

ACTE 4 SCÈNE 2

[Andréa]
Mais, votre formidable examen Mo-yack, ma chère Sasha Olganovna, est un dispositif épatant, et votre personnage d’animatrice a littéralement survolté la partie. Il n’y a pas photo : j’adore passer du temps dans votre âme, et vous emportez la compétition !
Vous gagnez un refuge à Rudnia 2.0, et le privilège de continuer l’homme.

[Sasha]
Andréa, arrête de jouer…

[Andréa]
Oui, maman.

 

ACTE 4 SCÈNE 3

[Sasha]
Elle est comme une enfant… Elle était déjà là quand je suis arrivée.
Je m’appelle Sasha Olganovna et j’ai trouvé refuge dans l’ancien village de Rudnia, en zone interdite. La zone interdite arrête la guerre.
La guerre pousse les femmes dans les bus… Ma mère n’a pas eu la guerre, elle a eu l’accident nucléaire.
Moi, j’ai les deux. Mais les queues de maris ne poussent pas sur les arbres. Même ici.
C’est bizarre d’attendre quelque chose de bien… d’un inconnu.
Mais je veux dire au futur papa : viens, n’aie pas peur.

[Andréa]
La connexion binaurale va s’éteindre.

 

ACTE 4 SCÈNE 4

[Hôtesse]
Merci d’avoir joué le jeu.

[Sasha]
Voulez-vous m’expédier dans l’espace infécond ?

[Andréa]
La connexion binaurale va s’éteindre.

[Hôtesse]
L’Examen Moyak est produit par l’Agence du Verbe.

[Sasha]
Voulez-vous m’accorder cet homme ?

[Andréa]
50

[Hôtesse]
Restez connectés sur tchernobyl.fr

[Sasha]
Qu’est-ce que tu penses de toi, Victor ?

[Andréa]
40

[Hôtesse]
Aucun chômeur n’a été maltraité durant la production.

[Sasha]
Si vous ne voyez pas que je suis le genre de personne idéale…

[Andréa]
30 secondes

[Hôtesse]
Envoyez votre autoportrait à sasha, avec un s et un h, at moyak point job et gagnez…

[Sasha]
Une autre vie…

[Hôtesse]
On ne peut pas mieux dire…

[Sasha]
Si vous ne voyez pas que je suis le genre de personne idéale à l’heure actuelle.

 

GÉNÉRIQUE

[Andréa]
Avec, par ordre d’apparition. Sasha Olganovna, Morgane Touzé. Andréa, un hexapode fantôme X, sous logiciel Zen-ta, soigné par Thibaut Laluque, et Rui Emmanuel Candeïass. L’hôtesse qui susurre à l’oreille, Enora Levoyer. MCie Kabân, Gaëtan Samson. Thierrry Batalo, le candidat d’hier, Pascal Rueff. La future candidate numéro 1, Gaelle Thévenet. Le futur candidat numéro 2, Simon Bouvet. La future candidate numéro 3, Céline Barrère. Virginie Romersse, cadre de la NAC, Virginie Sabiss. Victor Lipch, le candidat en cuve, David Kleï-mane. La scientifique numéro 1, Émilie Guillement. La scientifique numéro 2, Rozenn Nicol. La scientifique numéro 3, Marie Targues. L’avocat, Alfred Tomodzi. Le grand frère du candidat, Pascal Rueff. Musique de Christophe Ruetsch.
Interprète en Ukraine : Olga Mitronina. Chargés de production, Virginie Sabiss, Frédéric Le Floque. Diffusion sonore et expertise électronique, Feichtère Audio. Assistant prise de son, et montage, Olivier Lesire. Écrit, et réalisé, par Pascal Rueff. L’Examen Mo-yak est dédié à El-la.
Attention aux câbles et aux casques. Veuillez sortir dans le calme.

L’île de T.

[Le décompte du nombre de jours depuis la naissance de l’île est variable.]

 

1ère partie : LE LABORATOIRE

[Morgane]
Il est temps d’ajuster les casques. Câble à gauche. Les câbles sont nécessaires, mais fragiles.
Nous sommes au vingt-et-unième siècle et nous avons d’autres chats sur le feu. Mais quelqu’un a jugé qu’il pouvait nous mettre avec vous dans le noir, un temps… Et qu’il pouvait y consacrer de l’électricité…
Éteignez les téléphones s’il vous plaît. Le dispositif est plutôt sensible.
Vous pourrez fermer les yeux. Votre propre noyau fournira l’image.
Cette chose, cette sorte de transport, à laquelle vous êtes conviés, est aussi bien boutiquée que possible. Aussi bien que nous en sommes capables, mon homme et moi. Ce n’est pas tout à fait notre métier. Il nous est arrivé quelque chose…
Sans électricité, ici…
Nous aurions, pour vous figurer l’Île, nos voix nues,
des souvenirs, des conserves – de tomates –, des foulards – de mémés –, un paquet de cigarettes, un bocal d’alcool… Un bouquin d’images pourrait circuler… Mais pas un coquillage où coller l’oreille.
Dans quoi bocaliser la rumeur du sol… de l’air, des feuilles ?
Un bocal de rumeur de feuilles…
La couche d’humus est exceptionnelle.
La région est agricole.
À quelques heures de vol d’ici.
Ça pourrait commencer comme une conférence de connaissance du monde, région lointaine dont on ramène des heures. Des blocs de temps sonore. Une île récente. Vénéneuse…
À quelques heures de nous…
Ça pourrait commencer comme une conférence de connaissance… de soi.
Lumière…

[Alfred]
On nous demande qui nous paye pour aller là-bas.
La vie nous paye.
9 septembre. Je suis allé mettre des pas dans l’ex-village de Bober. Comme on va mettre des fleurs au cimetière. Comme on irait mettre un peu de musique à Malenki-Minki.

[Morgane]
Alfred Tomosi. Son fantôme.
L’Île est tirée d’un journal de bord. Collection d’arrêts. Collections de minutes. Une sorte de campagne… de fouilles.
Ce mannequin est une sorte de… sonde ?
Je ne sais pas à quoi vous vous attendez…

[Pascal]
Le texte charge.
Un mot sur le dispositif…
Cette tête artificielle réplique les mécanismes de l’écoute humaine, laquelle est capable de localiser dans tout l’espace – avant/arrière, gauche/droite, haut/bas – avec seulement deux capteurs : gauche… et droite.
Cet espace tridimensionnel s’écoute au casque. C’est le système d’enregistrement le plus troublant que l’on connaisse : la chose sonore arrive au cerveau sous sa forme habituelle.

[Alfred]
On nous demande qui nous paye
Pour aller là-bas
La vie nous paye.

[Pascal]
Ce modèle est un HSU III, de chez HeadAcoustics. Sauvé de la casse. Tout le système auditif a été remplacé par du 4053. Il s’appelle Vlad. Vlad. Il a trempé dans l’Archipel. Il en sort. Il est probablement propre. Zéro virgule dix ou onze… Voilà.

[Morgane]
Vérifie, tu veux.

[Pascal]
Radiographie du sol… On dirait un oeil…
Une gosse, au bord de l’eau… Mille neuf cent quatre-vingts… Zéro virgule zéro neuf. C’est propre.

[Morgane]
L’alarme est à combien ?

[Pascal]
9…

[Morgane]
Il compte encore là ?

[Pascal]
12, 18…

[Morgane]
Il a pris ?

[Pascal]
Hum… Ça va.

[Morgane]
Ça nous laisse combien de temps ?

[Pascal]
Deux cents fois la dose… une heure et quelques.
Tout fonctionne.

[Morgane]
Mesdames et Messieurs… L’île de T.

 

2ème partie : DANS L’ÎLE

[Alfred]
Je suis allé mettre des pas dans Bober.
Les maisons paraissent avoir disparu maintenant.
Il ne reste que ce ruban de mue de l’ancienne rue. Et l’empathie du pied pour la vieille fidélité de l’asphalte, ici tout à fait cancéreux. C’est un fouillis vert sans grandeur et, comme je l’ai déjà dit, la proximité de la route, le voisinage indifférent des voitures avivent une impression d’à côté pénible et de mort mal fermée.
La route est à un kilomètre à peine et toujours sous contrat de banalité.
Bober est aujourd’hui un ilot long, tout plat. On y pourrait planter un phare. C’est la plus mauvaise passe pour aborder l’archipel. La plus vicieuse. Encore accrochée au monde banal.
L’île principale est encore à vingt kilomètres, mais Bober est le premier étouffoir, la première bouche cousue, la première phase glaciaire. Et le passage obligé pour qui s’en vient du sud, du village de Volodarka où s’accroche une colonie de trois cents coeurs.
Une chose est sûre : pas de lampe… l’oeil se recalibre au noir.
L’oreille retrempe dans l’absence. Et la pensée même finit par recouvrer son fragile vernis de miracle ambulant.
J’y mettais le pied par hasard au printemps, dans les débuts du vingt-et-unième.

[Morgane]
À partir de là, vous pouvez fermer les yeux et nous oublier.
On peut voir la cuisine de l’autre côté de la pièce où nous sommes.
Un indigène, Tola, joue du bayan. De l’accordéon.

[Olga]
Il y a une semaine, j’ai fait un rêve. J’ai vu… moi-même, Olga, telle que je suis, qui se trouvait dans une chambre sombre et… cette Olga, elle a interrogé une autre personne et… c’était moi. Et puis j’ai compris que c’était la zone. Donc, moi et la zone, c’était la même personne, la même chose. C’était moi qui posais les questions et c’était aussi moi qui répondais. C’était un peu effrayant parce que, bon, c’était moi la zone. Malheureusement, je ne me souviens plus des questions que j’ai posées et je ne sais pas ce que j’ai répondu.

[Alfred]
Vers l’âge de vingt ans, j’ai voulu vivre au bord. Sur un bord, vous voyez ? La côte pouvait m’aller. À pied, on ne peut pas aller plus loin.
J’ai remis le cap à l’Est vers l’âge de quarante. Un bord opposé clignotait, une flaque de terre. Une île. Presque une maladie. On ne l’avait nommé, encore, que par des périphrases.
Par commodité, et puis parce qu’un film d’Andreï Tarkovski paraîtrait prémonitoire dans cet à-peu-près, l’île de terre fut bientôt l’île de T.
De ces allers-retours vers l’île, j’ai déjà tout dit dans un journal de bord. Genre d’ouvrage plein de détails aussitôt datés.

[Pascal]
Écrire est toujours le moyen de m’ôter quelque chose d’intelligible. Comme si le petit fil de la vérité trouvait toujours à se démailler du transitoire, de l’anecdote, du cafouillage.
Cinq ans plus tard, je ne me sens pas moindre.
Bien des détails ont pâli, quelque chose s’est inversé. Mais l’essentiel est simple : aussi loin que l’on aille, on s’approche de soi.
Les choses complexes n’ont pas de centre. Si la géométrie voulait nous en donner, il lui faudrait des vecteurs élastiques et courir après des marées considérables.
Alors, pour aider un peu nos enfants à solidifier la réalité, nous leur donnons le bras, la prière… et l’abécédaire.
En attendant que les hautes formules sonores de la poésie, un jour, renvoient ces pseudo-solides au dégel.
Renvoient vibrer ces pseudo-solides. Les rendent à l’insécable.

[Morgane]
Aujourd’hui est à peu près quelque chose comme le neuf mille deux cent quatre-vingt-douzième jour de l’île. Neuf mille deux cent quatre-vingt-douze.
Pourquoi ne pas dire où ça se passe ?

[Pascal]
Vingt-neuf degrés Est, cinquante-et-un Nord. En approche. Vitesse lente.
Pourquoi ?
Sur le terrain, l’île n’est pas plus délimitée, disons, qu’une flaque d’eau sur la mer.
Flaque de terre sur l’empire terrestre. Les hommes n’y vont guère. Les villages sont vides et fondent peu à peu. On cherche une raison apparente. Il n’y en a pas.
L’émersion de l’Archipel survint en quelques jours. On vit les îles descendre du ciel. Ou plutôt…
L’armée déménagea les bêtes. Les gens. On ne vit rien.
Pourquoi l’archipel de T. ne peut-il être cerné par la pensée… toute simple ?
Il n’est pas plus visible qu’une flaque d’eau sur la mer.
Imagine un peu…
Tu marches à travers une prairie par une très belle après-midi de fin de printemps. L’air est tendre.
Tu allumes l’appareil jaune et il sonne.
Tu viens de marcher dans l’île.

[Morgane]
Neuf mille deux cent quatre-vingt-douzième jour de l’Île.
Elle n’est déjà pas plus soluble
Que les vieux continents
Mais son aura grandit
Chaque fois que quelque chose engendre.
Rien n’est visible.
Combien de fois faudra-t-il buter sur cette évidence ?
Chaque fois ?
[Pascal]
Au moins une fois chaque fois.

[Morgane]
Je ne connais pas d’endroit plus calme.

[Alfred]
J’étais presque à l’aise dans cet à-peu-près.
À pied, on ne peut pas aller plus loin.
Il y a dehors un vrai silence et, puisque j’entends le bruit de fond de mes oreilles, sans doute tout le silence possible.

[Olga]
Malheureusement, je ne me souviens plus des questions que j’ai posées
Et je ne me souviens plus des réponses.

[Pascal]
À quoi ressemble l’après-nous ?
Un pont sans balustrade, un bled en planches, à genoux dans l’herbe.

[Olga]
Et… après, je me suis rendu compte que c’était moi.
Pas un mot. Pas une explication.
Moi et la zone, c’était la même chose.

[Pascal]
Comme avant l’usage de la parole.

[Morgane]
Revoyons d’abord la scène initiale.
W… Watt ?

[Alfred]
Des potimarrons géants, blancs comme des œufs.

[Morgane]
Je ne sais pas ce qu’il faut mettre de soi là-dedans : autant que possible ou le moins.
S’il faut venir entier, intense…
Ou transparent ?

[Pascal]
Fantôme chez les fantômes.

[Morgane]
Les fantômes n’ont pas déménagé ?

[Pascal]
On n’a pas déménagé les morts.

[Morgane]
Et y passer la nuit ?

[Pascal]
Quatre ans de trajet.

[Morgane]
Je ne suis pas pressée.
Tu as bien dormi ?

[Pascal]
Comme un genre de bébé.

[Olga]
Malheureusement, je ne me souviens plus des questions et je ne me souviens plus des réponses.

[Morgane]
Je n’aimerais pas croiser une poule dans la zone…
Tu devrais dire à quoi ça ressemble.

[Alfred]
À l’enfance ?
La lumière est nettement bleue en entrant dans la forêt. Le fût des arbres est gris sur quelques mètres et puis très roux, presque rouge, jusqu’en haut. Un aérographe est passé. Il a projeté de la cendre, il a soufflé de l’acide. C’est très beau. Un peu l’impression d’entrer dans une église organique. Les araignées relient les arbres… C’est pitié de s’en mettre plein la figure.

[Pascal]
Je marche au nord à la boussole sans filtre respiratoire vers une pièce d’eau que signale la carte.
Ici, le quartier des bains de la gent sanglière, des bassines de terre molle, à l’ombre.
Un carré de prairie troue le bois.
Quelques vestiges d’un barrièrage.
Des coucheries de grands animaux balafrent l’herbe haute.
J’entre dans la forêt comme j’entrerais dans l’eau, très habillé.
C’est l’organe de la peur que je surveille, que je calme chaque fois. Ça marche. Je marche. Je ne fanfaronne pas. Le moindre vestige ranime le trouble. Fait levier.
Un égout en ciment, dans ce qui semblait la jungle.
Des grands arbres scarifiés, pour leur sève, il y a longtemps. Et cette ancienneté leur donne un air de totem.
Un remblai rectiligne, qui dut être un chemin et sert de pouponnière aux ronces.
Un manchon de rouille, retraité de la conserve.
Un poteau électrique, épaulé par des arbres, est d’une familiarité que l’on n’est pas sûr de vouloir partager. Faut-il le saluer ? Est-on sa mission de sauvetage ? Il est en bois, il a collaboré. Sa condition n’est pas simple.
Il n’y a pas de pensée ici, sur notre longueur d’onde. Je n’entends que les chuchotis de mon cerveau. Son électricité se pelote, miraculeuse et toute nue dans l’impensable. Une souris dans des kilomètres cubes d’eau plate.
Quels rêves ferait-on à dormir ici ?
L’archipel est un cauchemar avéré et je suis en train de lui bricoler une capacité à me remettre au monde.

[Morgane]
La crasse de la petite maison nous est bien devenue familière…
On finit par s’appuyer sur le chambranle gras sans plus y penser. La veille quelque chose nous aurait donné l’ordre d’aller savonner nos mains. On ne s’est pas résolu à supporter d’être sale. On est passé de l’autre côté.»

[Pascal]
La vodka cul nu, c’est assez raide au début.

[Morgane]
Au 103, Zaritchna. Village de V., district de P., région de K., archipel… de soi.
Attrape-moi une maison en face de l’île.
Je te ferai cinq ou six petits.
Nouveaux.

[Morgane]
Démêlé dans un buisson, le soir.
L’archipel n’est pas descendu jusque-là.
Asseyons-nous sur le banc.

[Pascal]
Douze septembre, sept heures cinquante-cinq.
Nous ne sommes pas les seuls, ici, à bricoler de l’éclairage.
Valera revient, dit-il, d’une opération clandestine. Cuivre et bronze. Dans une ville que l’Archipel a mangée.
Il s’inquiète pour ses gosses et cuit le métal pour faire tomber la dose.
Il va dans l’île toucher son propre bord, dit-il.
Vingt-huit août, 8h22
J’avais commencé une liste pour l’abécédaire.
Watt, langue, question, cheval…
Vingt-six novembre, 1h50
« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve» a dit Hölderlin.
« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ».
Et sinon quoi ? Fuir ?

[Alfred]
Fuyez, les arbres !

[Pascal]
J’éteins l’appareil.
Je marche.
Il n’y a pas d’oiseau dans ce secteur, je m’en rends compte.
Les petites cabanes rondes punaisées aux arbres hébergeraient des grimaces maintenant. Dans un conte. Des créatures intermédiaires. Acclimatées à la guerre. Il suffirait qu’elles naissent sans le moindre nerf.

[Morgane]
C’est très calme, comme guerre.

[Pascal]
Da. On irait voir Luda ?

[Morgane]
Un spécimen sympathique…
Sur cette sonographie, l’Homo Sapiens Luda
cajole son chat.

[Alfred]
La première fois que j’ai vu Stalker, le film s’est mis à vivre. J’avais la clef. De ce monde-là. Qui est la clef d’un code vivant.
Je devais dormir.
Ça n’avait rien à voir encore avec l’Archipel. J’étais fasciné. Je voyais le film déployer sa lenteur interstitielle, pousser quelque chose que je ne comprenais pas, mais dont la vérité m’excitait comme jamais. Cette sensation d’avoir en soi la source, la même source. De partager non pas l’univers du film, mais l’expérience intime de la réalité dont il témoigne.
Qu’était-ce exactement ?
“Qu’était-ce exactement ?” demande le prologue du film.
J’allume une cigarette.
La première fois que j’ai vu Stalker… Où était-ce ? Et quand ?…
J’ai fini de m’agiter là-dedans, avec la carte, les appareils, l’attirail… Les bottes. J’en utilise une paire, dont l’intérieur à je ne sais quoi de mal foutu. On marche mal, on ne respire pas, bien. Maintenant je me calme avant de quitter la solidité de la route…
Ce n’est plus l’animal étrange, amorphe, vénéneux, surfacique. C’est son rêve.
Ce n’est plus…
De quoi suis-je en train de parler ?

[Pascal]
Le vent est comme j’aime, très haut, à brasser le souple des arbres. Je ne bouge pas.
Je tiens vingt minutes comme ça, la bouche ouverte, planté à côté du mannequin qui accumule du temps de l’île.
Bouche ouverte, le flux d’air est mou, respirer fait moins de bruit.
Ne pas bouger, ne pas déglutir, laisser les insectes butiner de l’humain…
Solide problème pratique.
Au bout d’un moment la terre a remplacé le sang dans mes jambes. Je vais finir par m’oublier.
C’est peut-être un progrès…
La première année tu picoles au bord, la deuxième tu te jettes en bottes… Un progrès…? Une défaite…?
L’impression d’arriver par la route dans une préhistoire. Et peut-être bien la tienne. Du temps où rien n’allait de soi… Ça t’arrête net.
L’année suivante, tu marches sur des oeufs, vers des objectifs à cent mètres, mangé du dedans par l’espèce d’apnée, les heures de masque… la gamberge… Ce branle-bas du dedans et tout le corps à cran dans l’attente d’un clash…
…Comme si quelque chose d’indéfinissable et d’énorme devait finir par… souffler dans ton dos…

[Morgane]
Son nom.

[Pascal]
Le tien.
Une année encore et la sueur t’énerve. Tu ôtes les gants. L’île est pourrie ? La peau se tait.
Tu lâches la route ? Ton corps n’a pas d’avis tranché.
Tu débranches les nerfs et tu marches
jusqu’à ce point mort : vingt minutes, immobile au milieu du temps,
petit phare où la pensée clignote
tandis que Vlad accumule
le million de très petites vigueurs du moment.

[Morgane]
Flinguer du volatil dans le psychoparc.
Une autre manière de continuer l’homme.

[Pascal]
Je ne connais pas de fiction où l’avenir n’ait pas encore quelque chose à voir avec l’humain : « si nous ne pouvons survivre, rien ne le pourra ».
L’Archipel campe cet avenir urticant, inédit, d’un monde survivant à l’Homme, d’un monde intact, en apparence, mais dont il faut déguerpir. Nous n’aimons pas ça.
Qu’importe à l’ADN de poursuivre dans une blatte ? Que lui importe que la branche Sapiens se morde, couve la rage et se morde ? L’avenir a-t-il besoin d’une espèce omnivore à ce point ? Que lui importe d’investir davantage dans le cafard et la bactérie ?
Vingt-trois heures sur la Butcha. La vie travaille. Sans témoin.
La présence de Vlad est un petit accident.

[Morgane]
Ainsi soit-il. Viens m’embrasser.
La pièce d’eau que signalait la carte… ?

[Pascal]
Un océan d’herbe.
J’essaye de photographier l’île cette année-là…

[Morgane]
Et alors ?

[Pascal]
Ça va.

[Morgane]
C’est-à-dire ?

[Pascal]
On ne voit rien.
Et puis j’ai vu que nous manquions.
Quatre ans pour voir
Que quelque chose de nous pouvait manquer.
Qu’avons-nous d’un peu regrettable ?

[Morgane]
Les paroles de la chanson…

[Alfred]
Dans la petite salle dévastée de l’ancienne minoterie, Stalker se regarde, l’ordinateur en équilibre sur l’appui d’une fenêtre morte. Le vent circule dans les ruines. J’allume une cigarette.
Ce n’est plus l’animal étrange, amorphe, surfacique, c’est son rêve.

[Pascal]
Nous sommes revenus au village.

[Morgane]
La chanson qui manque… je te la chanterai…

[Alfred]
Pourquoi Arthur Rimbaud n’a-t-il pas découvert l’Amérique ?
Pourquoi ne lui a-t-on pas confié d’en dire l’essentiel ?
Cette sacrée bascule serait tellement plus consciente. Ce serait torché en huit phrases et nous serions à bord. Nous saurions tout ce qu’il faut savoir, de l’humeur du mousse à l’urticant des méduses…
On a longtemps cru que les océans finissaient par tomber.
On a longtemps cru que l’île émanait d’un chancre inédit. D’un accident.
J’ai longtemps cru quelque chose. Mais je ne m’en souviens plus.
Je n’ai pas noté l’évidence que c’était.
Ou bien les détails ont péri.
Les romans, peut-être, nous donneraient des becquées de souvenirs.
Mesdames et Messieurs.
Ne pouvait-on s’attendre à la présence d’un continent ?
Qu’il soit pourri n’y change rien.
Mais pourquoi s’en moquer ? Nous n’avons que ça.

[Morgane]
Il nous est arrivé quelque chose.
Nous sommes au vingt-et-unième siècle et nous avons d’autres chats sur le feu.
Mais ce chat-là, qui ne parlait déjà plus
Ce chat-là, lové dans l’île en feu, invisible tu sais, pouvait sembler caressable, au fond
à la condition d’aller nu, à la condition d’entrer seul, à la condition de se taire peut-être.
Et ce n’était pas très aisé, car nous étions vieux alors.
Il nous est arrivé quelque chose…
Au moment de le caresser, ce n’était plus l’animal étrange, amorphe, surfacique, c’était son rêve.
Qui voulait boire et n’avait pas de langue.
C’est peut-être par les puits qu’on l’entendra feuler.

[Pascal]
Vlad est sous le pont de Volodarka à l’heure du lait.
Bouffées de manque d’air
à l’idée de ne pas revoir la forêt
avant je ne sais quand.
Je réfléchis à l’idée de ramener un peu de terre.
Dans un bocal.
Et puis je renonce.
Au fond, j’ai funambulé…
Il se peut que nos fils soient tendus
par terre désormais.
Mais l’Île m’a poussé à l’aplomb de chaque instant.
Et tant que quelque chose avance, l’ensemble ne tombe pas.
Avant de venir ici, je n’aimais guère les gens.
Mais je suis entré chez ceux-là, et vice-versa.
Et puis j’ai fini par entrer dans l’Île…
Et vice versa.

[Morgane]
Un peu au nord, on parle d’y loger des colonies.
Dans les capitales, on soutient que l’île n’est pas assez dangereuse pour y renoncer.
J’en venais à me dire que la Terre, en endossant l’île, se protégeait de nous, protégeait les siens, nous poussait un peu, se donnait de l’air.
J’ai fini par l’aimer.
Sur la sonographie…
Un petit loup, sec dans un puits sec.
Une route mince. Déconnectée.
Des villages un peu gommés.
Un pêcheur, la nuit. Une cigarette.
Trois coups de feu, très loin.
Un empilage de briques. On démonte.
Ouvriers clandestins.
Gosses vénéneux. Dont le coeur déraille.
Une zone intense, au soleil.
Araignées-oiseaux-sangliers-champignons.
Bouteille épaisse en verre ; poteaux sans ligne, de feu l’électricité.
Tellement rien en somme
Qu’à force d’y braquer nos jumelles on voit tout à fait bien leurs défauts d’optique.

[Alfred]
On ne s’assoit pas dans l’Archipel.

[Pascal]
L’orage est passé. Le pont s’égoutte par en dessous. Je me réveille à quatre heures du matin du côté de l’ancienne rivière Butcha. À l’endroit même qui m’avait stoppé net la deuxième année. J’ai très bien dormi.
Un peu l’impression d’avoir pioncé sur un matelas pneumatique posé à la surface du sommeil. J’ai dû rêver que je ne dormais pas.
Finira-t-on jamais d’être naïfs ici ?
Ça pourrait finir comme une conférence de connaissance du monde.
Région muette dont on ramène des heures. Des blocs de temps sonore. Une île du vingtième siècle.
Ça pourrait finir comme une conférence de connaissance de soi… Très tard… À la vodka.
Un verre pour se taire, un verre pour les morts, un autre pour les enfants, et… pour la suite on verra.

 

(version du 13 mars 2015)

Смерть з нічого

(Переклад : Ольга Мітроніна)

 

Альфа

В понеділок уранці на другому тижні
Бог встає не з тої ноги.

Чи він щойно помітив, що його мирний задум стане хижацьким?

У вівторок уранці на новій планеті
Даровано шанс усім мордам життя, відтінкам буття тощо
Атмосфера – це ніжна фольга.

На завтра уранці
Розхитує Дехто своє просякнуте бензином серце у квітневім гаю

У четвер уранці…

І т.д.

 

1

Ранком понеділка тижня під номером три
Земля пласка і загороджена з боку, весь океан витіка

У вівторок зрання в булькоті живота
Вся земля на собі замикає краї.
Наступного ранку – кругла земля,
Ранком в четвер там гасають живі.

Уночі на суботу на Сході десь
Діра вироста всередину

І земля починає вивертатися вниз,
А час – давати задній хід.

І живі починають
Вислизати назовні.

 

2

Уночі на суботу монстр чхає

Майже одразу діра траву згризає, дерева хапає,
Листя в бруньки складає, бруньки воліли б повернутися назад у дерево.
Мужик, що вудить рибу на березі озера повертається з чорним обличчям:
Дихання монстра його засмаглявило.

Друга ночі, відкрилась діра
І теплі сузір’я викида.

Двадцять шосте квітня дві тисячі шостий. Ми наближаємось до діри.
Приїжджаємо на блок пост в звичному одязі.
Взуття обгорнуте целофаном.

Боїмось, що на нас впадуть невидимі краплі діри.

Боїмось, що на нас впадуть невидимі краплі діри.

 

3

В Чорнобилі все виглядає не так жахливо.
Загороди з сучасного ріжучого колючого дроту на приголомшеній рівнині.

Робочі в рукавичках метуть край трави
На роті пелюстка, голови в білих хустках.

Колба Гейгера рахує краплі, тріщить.
Виключиш, й не буде більше й звуку тут, де ми так далеко від метушливого світу.

Ну от. Ми на краю діри.
Її сердечко б’ється, таке темне. Воно не смердить.
Саркофаг дихає безшумно, як пов’язка.
І не смердить.

 

4

26-го квітня 1986 року
Четвертий реактор Чорнобильської атомної станції, що в Україні
Додолу кидає шапку.

Цей жест несумісний з жодним навмисним рухом людської породи.

Його не передбачили.
Й нікому знати, як позбирати монстрові чхання.

Питання стоїть уже двадцять років.

Чорнобиль!

Її величність смерть відкрила виразку
Загадковішу, ніж її вірусне військо.
Який прорив у цьому, шановно!

Тканина зрозумілого світу розчинилася.

 

5

На заході усе під бронею, кажуть експерти,
Ризик близький до нуля.

Усе броньовано, пані та панове,з’єднання під контролем, ми оволоділи мистецтвом пропускних коридорів.

Ризик близький до нуля.
З нудьги він простягує пальці, мацає спайки, лапає вартового… Завжди є слабина.

Ризик близький до нуля.
Тенденція – це безодня. Хочемо йти туди без світла?

Агов!

Хочемо йти туди без електражного
Світла?

 

6

Вимкніть, будь ласка, світло.

Й подайте свого експерта, щоб я виваляв його у багні.

Щоб він пригадав, звідки він, щоб походив босяка.

Щоб понадіявся трохи в садку, щоб похлюпався у ріці.

Щоб пив воду тільки з криниці, щоб він дихав, щоб розмірковував.
Довго.

Знати, чи хоче він у майбутньому нових дітей,
Як той, з дитбудинку,
З мізком у шкіряній кишеньці на плечі,
А не в черепі, як у всіх.
І при цьому життєздатний.

 

7

Наша проблема, панове, записана у періодичній таблиці елементів: двісті тридцять дев’ять, плутоній.

Постійно розпадається, змінюється, знервується, труситься, не слабнучи
Викидає ядро гелію кожні сорок дві секунди.
Швидкість дротика: двадцять тисяч кілометрів на секунду.

Якості снайпера, знехтувана сутність, вкрай нетривка.
Військова зброя.
Проникла в людина, її уже не позбудешся.

Наша проблема втратить половину своїх нервів через двадцять чотири тисячі триста вісімдесят шість років.

Наша проблема близька до нуля, панове.

Хіба що на нечутній частоті.

 

8

Діра зводиться нанівець
Впродовж двохсот сорока тисяч років.

Двісті сорок тисяч років потому вона перестала стягуватися.
Двісті сорок тисяч років потому вона позбулася нервів.

Залп плутонію.
Кожні сорок дві секунди безкінечно мала куля
Вражає верхівки клітин і матерій.

Скільки важить ядро гелію?

Спалах, кожні сорок дві секунди.
Спалах, кожні сорок дві секунди.

Хіба що що6небудь – життя –
Утомиться.

 

9

Засівайте свої землі дірами. Бронюйте їх.
Наглядайте за ними безперервно.

Ви кажете: ситуація під контролем, системи безпеки полюють на паразитарні сигнали. Ви дихаєте.

Поки ви дихаєте, поки ваш нагляд вічний,
Поки людина може сказати:

Я зайнятий, не ходіть навколо мене.
Я зайнятий, я слідкую за голковим вушком.
Я вдивляюсь у лігво монстра.
Не можна кліпнути й на секунду.
Я вдивляюсь у чорне око лігва монстра.

А там нічого не видно.

 

10

А потім одної похмурої неділі
Чи десь у западинці на лікті темної ночі.
У п’ятницю пізно, далеко за північ
Думка вас зраджує.

На секунду ви перестаєте дихати за протоколом.
На секунду, а монстр вже знає.

Ви відвели погляд на секунду, а може й менше секунди.
Діра про це дізналися.
Тої ж миті око лігва – це бездонний крутоворот.

Монстр відкривається, він відчинивсь.

Час це зрозуміти, уже запізно відпускати
Не знати яку кнопку.

 

11

Сталося.
Хату одного чоловіка ховали на його очах.
Ховали хати, криниці, дерева, ховали землю.
Її нарізали, згортали в рулон і закопували.
Сталося.

У людства не буде досить часу, щоб витерти Чорнобиль.

Щодо того, щоб його забути,
Є ще це людське пюре, з якого в умовах нагальної потреби приготували мазь.

Ми наближаємось до гігантської виразки.
У людства не буде досить часу, щоб закупорить Чорнобиль.

НЕ ПРИТУЛЯЙТЕСЬ ДО НЬОГО ЖИВОТАМИ

 

12

В неділю 27-го квітня
Автобуси евакуюють місто Прип’ять, сорок вісім тисяч жителів
Намагаюсь уявити

Рахую в автобусах
Як напхати по шістдесят осіб, таких автобусів потрібно аж вісімсот.

Людям нічого не кажуть, їх вивозять на кілька днів.

Чихання монстра притрусило їх плутонієм, а вони того не знають
Місто втрачене, насправді, місто втрачене.

Безпека щойно розійшлася по швам
Лігво налягає на краї, безшумно, розтікається у траві,
Цілує волосся, пташки падають.

Око монстра засвітилось, його сердечко б’ється, таке темне,

І НЕ СМЕРДИТЬ.

 

13

Заборонено збирати соснові голки.

Випас тварин дозволено, тільки якщо трава вище десяти сантиметрів.

Використання лісу, як для опалення, так і для добування смоли, заборонено.сіно дозволено тільки для робочих коней.
Заборонено використання навозу як добрива.

Постійне проживання населення заборонене.
Присутність осіб без спеціальної перепустки заборонена.

Вивіз за межі Зони
Землі, глини, піску, торфу, лісу, лікарських рослин, грибів, ягід та інших дарів лісу,
За винятком зразків, необхідних для наукових досліджень,
Заборонений.

 

14

Хай як не вимикай те світло, хай як не стікай потом та кров’ю,
Снайпери з підрозділу «Плутоній» не вдягнуть свої намордники:
Тонни дрібничок викинуті в повітря, призначені збивати з ніг
Дев’ять тисяч поколінь.

Вони грають за іншими правилами
Вони грають свої партії спільно з іншими радикалами періодичної таблиці:
Цезій, тритій, кобальт, уран
За номером двісті тридцять скількісь
Термін розпаду: чотири мільярди років.

Людина – це жорстка істота, повна ресурсів.
Здатна прорахувати подібні речі і навіть покопирсатися там,але
Я не знаю

Треба було втерти один мільйон чоловіків у виразку Чорнобиля.

 

15

Знаєте, я думаю, що рослини з цим справляться.

Мутація ДНК, її диктати…її примхи…промовляють усе майбутнє.
А ми й не здогадуємось.

Ви знаєте,
У нас добре виходить заповідати своїх монстрів дітям.

Заповідати своїх монстрів дітям у нас вийде гірше,
Ніж у чхмари Чорнобиля.

Рослини з цим справляться.
Навіть почервонівши. Навіть подурівши.
Рослини не забивають собі голову.

Допоки ми не зациклились на певній ідеї про себе, ми виплутаємось.

Ми повинні.

 

16

Вовчків. Зона 4. Сидить молода жінка.

В колисці, що мала б бути інвалідним візком.
Ця уражена мете траву. Мете траву.
Де, навіть у божевільному світі, можна побачити,що хтось мете траву?
Яке дурне заняття, мести траву.

Віник заражений. Ти його викидаєш.
Відро заражене. Ти його викидаєш.
Звалище заражене. Ти його палиш.
Дим заражений. Ти його палиш.
Зверху падає дощ. Ти його палиш.
Дим потрапляє в траву. Ти її палиш.
Потім ховаєш її. Ти її ховаєш. Земля мовчить. Ти її ховаєш.
Але зверху падає дощ. Аж до криниці. Ти її ховаєш.
Останній у ланці – це звичайний мужик. Ти його ховаєш.
Колишній з руської планети.
Ти його цілуєш.

 

17

Я не знаю, що було б у наших животах, коли ми спускались у тріщину Чорнобиля, якби зірка Сонце не наглядала за нами.

Жах?

Сталася аварія на четвертому блоці.
Пожежа. Збитки.
Смерті. Тридцять одразу.
Треба було очистити землю від невидимого зла.
Потрібно було відселити корів, бабусь.
Треба було помити землю.

Нарешті розуміємо: нас атаковано, зсередини, з центру.

Відправляємо туди величезні масиви
Тонни й тонни
Спиртного!

 

18

Приїжджаємо до Чорнобиля трохи озброєні.
Приїжджаємо на фронт. З опущеним забралом. Кентаври Європи.

На чорних паперових конях, полохливих, з надзвичайних свідчень. Жахливі тварини. Чорні, як темна вода. Дрижить земля. Всередині реве швидкість. Тисяча ротів під шкірою, тисяча гострих виразок, тисяча чорних днів. Переходить зі стружки. В галоп.
Новий бич, така біда. Кирилична стружка першої глави. Нової біди. Покриє нам шкіру.
Ми зробили наших коней з уламків людських.
Ми вигодували їх грозами.
Поставили їм на чоло безпрограшну формулу Голема.

Кентаври.

Напівти, напівінший, з цього руського землетрусу.

 

19

Зараз тихо усе.
Закінчилась війна.
Все сохне, здурівши:
Подайте на все це кілька літечок із свинцевого сонця…

Витонченість проглядає з березового листя.
У вікні однієї квартири, десь у імперії
Чоловік оглядає себе за завіскою.

Він сів і зітхає.
Життя продовжується (ось побачите), та без нього.
Без Анатолія, вже померлого, без Бориса, без Саші.

Колька заходить час від часу

Що їм одне одному сказати?

 

20

Потім його стан різко погіршився.
Він більше не міг поворухнути ні ногами, ні руками
Він більше не міг сам ні їсти, ні пити.

Його ноги вкрились екземою. Лікар мені пояснив, що це викликано розпадом кісткового мозку і що це кінець.
Він лежав шість місяців. Можна сказати, він майже розклався заживо.
Усі тканини почали розкладатися, так що тазові кістки показалися.
Його страждання полегшити намагалися уколами, таблетками. Та на тілі не залишилось місця для уколів.
Кістки оголилися. Все його тіло згнивало.
Все його тіло згнивало.

Все його тіло згнивало.

 

21

Витонченість проглядає з березового листя.

Крім того,
Хвилинна стрілка мала зробити крок назад тридцять сім мільйонів разів.
Двадцять років.
Зараз тихо усе.
Здається, війна так далеко.

Пташки втратили відчуття часу, де день, де ніч.
Колгосп більш не продає.
Цілі села зникли з мапи.
Ми їх поскидали у ями.

Плутонієвий годинник тріщить, як у Гейгера.

Людський час відкочується назад.

 

22

Вози, запряжені кіньми, радіють з винаходу шин.

Цукерки пристають до хромованої обгортки.
Вантажівка не приїхала за молоком.
Рівень цезію на землі вимірюють портативним апаратом.
Чверть магазину – алкогольний вівтар.
Повітря – прекрасний провідник для мобільної телефонії.
Жінок складає навпіл на картопляних полях.

Нова машина – незнайомий посланець.
Сифіліс, дика квітка внизу.
Міліція вас береже.
Бабусі хиляться на лавках.
Коти щось чують.
Діти падають з лелек.

Ми вивчаємо слова зародження людини, слова на пальцях.

 

23

В момент, як я з вами говорю, там було щось на зразок мови в мові, що нам лизала руки.
А ми були брудні, спраглі, не знаючи цього.
Ми думали…

Наші запаси солярки, процесори наших машин, наше фундаментальне здоров’я,
Я вже не знаю,
Щоб ми впевнились, що колючий дріт забороненої зони поїв, як і всюди, загальний оксид?
Чи на рівнині так само тріскуче?
Чи щось матеріальне пожувало землю?
Чи відклала чорнобильська тварюка личинки?
Чи тимчасовий панцир потріскався?
Чи діти й досі хочуть вирости?
Чи, вийшовши з наших західних газових оболонок, ми збережемо десь
Почуття розгортання?

 

24

Ми приїхали на чорних конях. У їх грудях копошаться слова мільйона чоловіків, язик кипить.

Якнайшвидше, як тільки дізналися
Похоронний дзвін добирався до нас двадцять років.
Хоча Чорнобиль недалеко.
Але ж йому треба було надолужити втрачений час
На спині непевних книжок. На спинах щілиноподібних людей.

І спішившись з наших кентаврів, нам лизали обличчя, хотіли побачити людське під багнюкою. Хотіли знати, чи…
Гей! Життя продовжується?!
Ми ще родичі після всього?

А ми, що вийшли з західного лона,
Чи ми ще родичі після всього?

 

25

Та
Коли ми впевнились, що інший – такий самий,
Скільки ж було обіймів там,
У цей самий момент.

Сигнал зірки Чорнобиль проходить крізь двадцятиріччя кривого космосу, щоб потрапити в наші обійми.

Сигнал зірки Чорнобиль проходить крізь двадцятиріччя кривого космосу, щоб потрапити в наші обійми.

Сигнал зірки
Проходить крізь
Наші обійми.

 

26

« Зязуля »

 

27

Тут нічого дивитися. Нічого відразливого.

Є незначна слабина.
В постаті вартового.
Чи щось у системі
Гематома.

І зона навколо лігва – тепер сама лігво.
А пил і вітер
Стелять нову зону нового лігва.

Тут нічого дивитись.
Нічого відразливого.

Але монстр Чорнобиль вийшов. Чорнобиль в повітрі.

Скажіть про це дітям.

 

28

По шкільному коридору йде Вася. Василь Мовчан.
Він шкутильгає. Він курить. Він проходить по низу. Під паркетом.
По пустці внизу. Їх було сто двадцять три.

Василь Мовчан переміщує сто п’ятнадцять хлопців. Прив’язаних до нього. Під паркетом. Шкільного коридору. Майже безшумно.

Він нічний сторож. Семеро ще живі. Між примарами. Вночі.
Товариші, чоловіки рідинної армії.
Пожежні ходили по вогкому паливу.
І не здогадувались.

Колись ми побачимо – так, як я вас зараз бачу, –
Енергію, що бризкає на живих.
Побачимо, як іграшка цього мільйона людей
Передає відтінки темряви.

 

29

Як побачимо ведмедика зі стуса дитячих іграшок, якого автобуси згидували чекати, переслідувані жовтухою.

І велику ведмедицю бабушок з їх новими зубами.
Й путаного фантома котів.
І як весняна орбіта зігріває долоню долини.
І як цифри біжать наввипередки, аж до запаморочення.
Траєкторії – величезні, віддалені аж до округу Майбутнього.
Й саміт експертів, що заявляють:

Панове, сходимо на берег!

На конференціях дресирувальників ведмедів говорять закодованою мовою, до якої ми ще не створили необхідний переклад.

На чемпіонаті добровільних потерпілих від корабельної аварії.

 

30

Агов.
У нас є наші сучасні хижі організми.
Я не зміг би, як Канта*, вписати їх назву у поему. Спитайте ваших депутатів.

Це вільні радикали, форми життя, звільнені від земної поверхні.
Ми забули ту пару ляпасів та копняків під сраку, які мали їх породити на світ. Вони автономні.

Десь один освічений муж каже:
«Ця аварія зашкодить бізнесу;я зроблю дзвінок і почнемо; трохи вправності, і ми продамо результати експертизи навіть руським.
А якщо зможемо показати, що плавка реактору коштувала життя, скажімо, тридцяти погано підготованим пожежникам, ми виймемо з себе колючку ядерного ризику.

Щодо іншого, хто визначає норми? Ми, освічені мужі.»

 

*Канта – соліст гурту «Noir désir»

 

31

Ми закриваємо в ящик очне яблуко монстра, що вихнуло.

Весняна орбіта гріє долоню долини.

Перетинаємо зону, прикипівши до вікон, наші монстрики хочуть побачити.

Не довіряй циклопу.
Навесні око вибухає і вивільняє гамети.

Вони ніколи не потрапляють в природу…
Це наші лабораторні тварини.

Наші монстрики хочуть побачити,як справляється їх дідусь.

На сонці, ми дозволяємо їм прикипати до вікон, безголосо кричати.

Як же ж вони не звикли радіти.

 

32

Тепер,

Як ми звідти повернулися
Потрібно було б закупорити діри
Усіма хутряними серпанками чорної ночі
Дивитися сни з усіх сил.

Поробити ремонт по усіх закутках, накидати свіжих в’язок сил, повні лопати звитяги, допастися до збережень «на чорний день».

Збунтувати війська ангелів, що ми їх ховали у дітей.

Ми відкрили форму життя на Володарці, маленькій планеті в передмісті Чорнобиля, чорній зірці, що змусила говорити про себе у тисяча дев’ятсот вісімдесят шостому році.

 

33

Про що ти згадаєш?

Це ім’я, Чорнобиль, не мало б ніколи дістатися до нас, хіба що як ім’я музиканта. Чи астронома. Чи видатного письменника-п’янички.
Чорнобиль увійшов у мову: новий вид монстра.

Зеленкуваті ляльки в некротичних прип’ятських квартирах живуть своїм життям. Що нас більше не стосується.

Образ чоловіків, в їх самурайських обладунках японських нетрів.
Вони бігають по дахові реактора № 3.
Треба повернути тварюці її фізіологічні рідини.
Уперше в загальній світовій історії
Ми руками збирали
Уран,
Роздратований вкрай.

 

34

А що інше?

Важкі військові гелікоптери припнуті на полях. Неторкані і бичачі.
Саркофаг монстра під снігом: хочемо показати, що він не тане.
Діти в сирітському будинку. Діти, що їх не впізнали власні матері. І не без причини.

Знаєш, ми тут на краю знайомого світу.
Гості співають у садку на честь хрестин маленького козачка Тата Славіка.
В резервації досить добре живеться.

Присутність звіра, як таємничий хід вечірнього поїзда на беззаперечному схилі надвечір’я.

Ми тут бідні.
І ми в авангарді.

 

35

П’ятсот тисяч дітлахів живуть на заражених територіях.

Вони вже старі. Погано функціонують.
Ви таких не захочете.
Ви таких не захочете мати у себе.

Ми не впевнені,
Що вони наші.
Ми не були настільки впевнені, щоб бути їхніми.

Як вам сказати…

Любий монстре,
Дякую.
Що зацікавив моїх монстрів
Сповзанням людини.

 

36

Пішли…

Сирена реве, сигнал, півтори хвилини, хлопці.
Вперед, два помахи лопатою
Сирена! Тікаймо… Кидай усе!

Дев’яносто секунд на даху
Вишморгувати неможливе
Твої Дев’яносто секунд, кинуті в прискорювач частинок.

Ми тут перетворюємо повільність.
Ми тут помираємо з нічого.

З самого початку ніжності
Думаємо про когось іншого, деремося на драбину, не знаємо

Нас щойно віддано на попіл.

 

37

« пасаж »

 

38

Людська історія відкручується назад
З року шостого вісімдесят дев’ятсот тисяча квітня двадцять шостого
П’ятниці
Першої години двадцяти трьох хвилин ранку.
Три. Два. Один.

Людського часу не досить, щоб подивитись цей фільм цілком.

Розрив ядра генерує анти час.
Або відкочування назад захищає живих.
Або життя нас любить. Я не знаю.

А тепер уже час.
Час вимкнути світло. Чи закрити очі.
Або життя нас любить.
Я не знаю.

 

39

Любий монстре,

Я бачив –
Були часи –
Потужність Вашого чхання.

Воно не пройшло непоміченим для мене.
У мене всередині численні тріщини.
Чи Ваш приклад демонструє
З моїми надокучливими дрібничками.

Був час,
Щоб я витяг їх на сонце,
Ось ці.

 

40

26 квітня 1986 року
Реактор № 4атомної станції
В Чорнобилі, Україна,
Європа,
Земля,
Додолу кидає шапку. Чхає.

Він не прикрився рукою.
Мільйон людей прикриваються своїми.

Цей жест несумісний з жодним навмисним рухом людської породи.

Ця новина неприємна.
Всі ці речі неприємні.
Не мають винуватців.
Це так.

 

41

Серце Совєту розчинилося.
Директора стації засуджено.
Зону зачинено.
Там вмирають з нічого.

Корови дають молоко, лігво дає монстра.
Віра дає нам хліба, горілки,
Своїх пісень тих часів.

Час ще побачить світанок нового всеїдного виду, ще більш пропащого, ніж наш.

Я не знаю, що варто на це сказати,
На новітній стадії людства.
Якщо забути про збитки.

 

42

Ой скільки ж там було обіймів,
Коли ми впевнилися, що інший
Коли ми впевнилися, що інший – такий самий.
Задуває свічки на тій самій річниці.

Коли ми впевнилися, що інший був живий.
Душив у обіймах,
Що у нього є майбутнє.
Коли ми впевнилися, що інший – це форма майбутнього.
Коли ми зрозуміли, що він був цим для нас.

Скільки ж було обіймів.

Там, у передмісті знайомого світу.

У передмісті знайомого світу.

 

Омега

І в понеділок уранці четвертого тижня

Ми тут бідні
І ми в авангарді

Дев’яносто секунд на даху
Вишморгувати неможливе.

Все його тіло згнивало.

Я не знаю
Тут вмирають з нічого.

Але коли ми впевнилися, що інший був такий самий

Або життя нас любить.
Я не знаю.

Mort de rien

Alpha

Au matin du lundi de la deuxième semaine
Dieu se lève d’assez mauvaise humeur
Vient-il d’entrevoir que son plan de paix sera carnivore ?
Au matin du mardi sur la jeune planète
On offre sa chance à toutes les tentatives de faciès, tonalités d’être et compagnie
L’atmosphère est un tendre emballage
Au matin du lendemain,
Quelqu’un balance son coeur imbibé d’essence au jardin d’avril
Au matin du jeudi…
Etc.

 

1

Au matin du lundi de la semaine numéro trois
La terre est plate et cernée par un bord, tout l’océan s’échappe
Au matin du mardi, dans un ballonnement sourd
Tout le bord de la terre se joint à lui-même
Au matin du suivant, la terre est ronde
Au matin du jeudi, les vivants courent autour
Vendredi, dans la nuit, quelque part à l’Est
Un trou s’ouvre vers l’intérieur
Et la terre commence à se rentrer dedans
Et le temps à passer la marche arrière
Et les vivants commencent
À glisser dehors.

 

2

Vendredi dans la nuit, le monstre éternue
Presque tout de suite, le trou rogne l’herbe, se cramponne aux troncs
Les feuilles se rengainent, les bourgeons veulent retourner dans l’arbre.
Le type qui pêche au bord du lac cette nuit-là rentre chez lui le visage noir : l’haleine du monstre l’a bronzé.
Il est deux heures du matin, le trou s’est ouvert
Jets de nébuleuses tièdes.
Vingt-six avril deux mille six, nous approchons du trou.
On arrive au check-point, dans nos habits ordinaires.
Les chaussures bardées de cellophane.
On craint d’être touché par d’invisibles gouttes de trou.
On craint d’être touché par d’invisibles gouttes de trou.

 

3

Quand on arrive à Tchernobyl, ça n’a pas l’air si terrible
Quelques clos de barbelé coupant moderne dans une plaine abasourdie
Les employées balayent les bords de l’herbe avec des gants
Un masque sur la bouche, la tête dans un fichu blanc.
L’ampoule du Geiger compte les gouttes, grésille
Il suffirait de l’éteindre et il n’y aurait plus de signe si loin que nous sommes ici du monde affolant.
Voilà. Nous sommes au bord du trou.
Son petit cœur bat, tout sombre. Il ne pue pas.
Le sarcophage respire sans bruit, comme un pansement.
Et il ne pue pas.

 

4

Le 26 avril 1986
Le réacteur numéro quatre de la centrale nucléaire de Tchernobyl, Ukraine
Jette son chapeau par terre.
Ce geste n’est compatible avec aucun possible de l’espèce humaine.
Il n’a pas été prévu
Et personne ne sait comment ramasser l’éternuement du monstre.
La question s’étale depuis vingt-cinq ans. »
Tchornobyl
Un chancre armé par la maison-mort
Plus mystérieux que sa phalange virale.
Une belle percée ici, Madame.
Le tissu du monde compréhensible s’est dissout.

 

5

Tout est blindé en occident, disent les experts
Le risque tend vers rien.
Tout est blindé, Messieurs Dames, nous avons contrôlé les joints, nous maîtrisons l’art du sas.
Le risque tend vers rien.
Comme il s’ennuie, le risque tend les doigts, palpe les soudures, palpe l’homme de quart… Il y a toujours une faille
Le risque tend vers rien.
La tendance est un gouffre. Veut-on y aller sans lumière ?
Hé !
Veut-on y aller sans lumière
Electrac ?

 

6

Coupez la lumière s’il vous plait.
Et donnez-moi votre expert, que je le barbouille de terre.
Qu’il se souvienne un peu d’où il vient, qu’il aille un peu pieds nus.
Qu’il espère un peu au jardin, qu’il aille un peu bruire à la rivière.
Qu’il ne boive qu’à l’eau du puits, qu’il respire, qu’il réfléchisse.
Longtemps.
Savoir s’il veut pour tout à l’heure des enfants nouveaux
Comme celui-là de l’orphelinat
Avec son cerveau dans une poche de peau sur l’épaule
Au lieu qu’il soit dans son crâne comme tout un chacun
Et viable avec ça

 

7
Notre problème, messieurs, est immatriculé au tableau périodique des éléments : 239, plutonium.
Se désintègre en continu, se modifie, s’énerve, secoue sans faiblir sa structure
Éjecte un noyau d’hélium toutes les quarante-deux secondes.
Vitesse du dard : vingt mille kilomètres à la seconde
Un profil de sniper, une entité négligeable, très instable.
Une arme de guerre.
Infiltré dans l’humain, il est indélogeable
Notre problème aura perdu la moitié de ses nerfs dans vingt-quatre mille trois cent quatre-vingt-six ans.
Notre problème tend vers rien, Messieurs
Quoiqu’à une fréquence inaudible.

 

8

Le trou tend vers rien
Deux cent quarante mille ans.
Deux cent quarante mille ans plus tard, il a cessé de tendre
Deux cent quarante mille ans plus tard, il s’est débarrassé de ses nerfs
La cadence de feu du plutonium
Toutes les quarante-deux secondes un boulet négligeable
Entame les cimes minuscules de la vie substantielle
Qu’est-ce que ça pèse un noyau d’hélium ?
Un flash, toutes les quarante-deux secondes
Un flash, toutes les quarante-deux secondes
À force, quelque chose – la vie –
Se lasse.

 

9

Plantez des trous dans vos territoires. Blindez-les
Gardez dessus un œil éternel
Vous dites : la situation est sous contrôle, les systèmes de sécurité fouillent les signaux parasites. Vous respirez.
Tant que vous respirez, tant que votre œil est éternel
Tant qu’un homme peut dire :
Je suis occupé, ne me tournez pas autour
Je suis occupé, je surveille un trou d’épingle
Je fixe l’œil de l’antre du monstre
Il ne faut pas ciller une seconde
Je fixe l’œil noir de l’antre du monstre
Et il n’y a rien à voir

 

10

Et puis un certain dimanche morne
Ou dans le creux du coude de la nuit noire
Un vendredi, tard, aux environs de la bascule,
La pensée vous échappe.
Une seconde, vous cessez de respirer selon la procédure
Une seconde, le monstre le sait
Vous avez tourné l’œil une seconde, peut-être moins d’une seconde
Le trou l’a su.
Aussitôt l’œil de l’antre est ce vortex insondable.
Le monstre s’ouvre, il s’est ouvert.
Le temps de le comprendre, il est trop tard pour lâcher dessus
On ne sait quel bouchon.

 

11

C’est arrivé
On enterrait la maison d’un homme devant ses yeux
On enterrait les maisons, les puits, les arbres, on enterrait la terre
On la découpait, on l’enroulait en couche et on l’enterrait.
C’est arrivé
Il n’y a pas assez de temps dans l’avenir humain pour effacer Tchernobyl.
Quant à l’oublier
Il y a cette purée d’hommes dont on fit, dans l’urgence une pommade.
Nous approchons d’un chancre géant.
Il n’y a pas assez de temps dans l’avenir humain pour boucher Tchernobyl
N’y mettez pas la peau du ventre.

 

12

Le dimanche 27 avril
Les bus évacuent la ville de Pripiat, quarante-huit mille habitants
J’essaye de visualiser
Je compte en bus
Des fournées de soixante personnes, il en faut huit cents
On ne dit rien aux gens, on les éloigne quelques jours
L’éternuement les a talqués au plutonium, ils ne le savent pas
La ville est perdue, en fait, la ville est perdue.
La sécurité vient de péter
L’antre pousse sur son bord, sans bruit, se répand dans l’herbe
Embrasse les cheveux, les oiseaux tombent
L’œil du monstre s’est allumé, son petit cœur bat, tout sombre
Et il ne pue pas.

 

13

Il est interdit de ramasser les aiguilles de pin.
Les pâturages ne doivent s’effectuer que si la hauteur de l’herbe dépasse dix centimètres.
L’utilisation du bois tant pour le chauffage que pour la résine est interdite.
Le foin n’est autorisé que pour les chevaux de trait.
Il est interdit d’utiliser la bouse comme engrais.
L’habitation permanente de la population est interdite.
La présence de personnes n’ayant pas un permis spécial est interdite.
L’exportation en dehors de la Zone
De terre, d’argile, de sable, de tourbe, de bois, de plantes médicinales, de champignons, de baies et autres fruits sauvages des bois
À l’exception des échantillons nécessaires aux études scientifiques
Est interdite.

 

14

On aura beau tout à fait couper la lumière, on aura beau suer sang et eau
Les snipers de la section plutonium ne retourneront pas dans leurs muselières :
Des tonnes de petits riens lâchés à l’air, armés pour latter
Neuf mille générations.
Ils sont tenus à d’autres règles
Ils jouent leurs parties avec d’autres radicaux du tableau périodique
Césium, tritium, cobalt, uranium
Matricule deux cent trente et quelque
Durée de vie : quatre milliards d’années.
L’homme est une petite chose coriace, pleine de ressources.
Capable de calculer des trucs pareils et même d’y mettre un peu les doigts, mais
Je ne sais pas
Il a fallu frotter un million d’hommes sur le chancre de Tchernobyl.

 

15

Je pense que les plantes s’en sortiront, vous savez
La mutation de l’ADN, ses diktats… ses lubies… articulent tout l’avenir
On n’a même pas idée.
Vous savez
On est efficace à léguer nos monstres aux petits.
À léguer nos monstres aux petits, on sera moins efficace
Que l’éternuage de Tchernobyl.
Les plantes s’en sortiront.
Même devenues rouges. Mêmes idiotes.
Les plantes ne se font pas d’idée.
Tant que l’on n’est pas arrêté à une certaine idée de soi on s’en sort.
On devrait.

 

16

Vovtchkyv. Zone 4. Il y a cette jeune femme assise.
Dans ce landau qui devrait être un fauteuil roulant.
Cette abîmée qui balaye l’herbe. Qui balaye l’herbe.
Où, dans le monde même fou voir ailleurs balayer l’herbe ?
Comme il est vain de balayer l’herbe.
Le balai est contaminé. Tu le jettes. La poubelle est contaminée. Tu la jettes.
La décharge est contaminée. Tu la brûles. La fumée est contaminée. Tu la brûles
La pluie passe à travers. Tu la brûles. La fumée passe à l’herbe. Tu la brûles
Alors tu l’enterres. Tu l’enterres. La terre ne dit rien. Tu l’enterres
Mais la pluie passe à travers. Jusqu’au puits. Tu l’enterres
Le dernier de la chaîne est ce type ordinaire Tu l’enterres
Un ex- de la planète russe. Tu l’embrasses

 

17

Je ne sais pas ce que descendre dans la faille de Tchernobyl nous aurait fichu au ventre si l’étoile du soleil n’avait pas veillé sur nous.
La trouille ?
Il y a eu un accident au bloc 4.
Un incendie. Des dégâts.
Des morts. Trente tout de suite.
Il fallait nettoyer la terre d’un mal invisible.
Il a fallu éloigner les vaches, les grands-mères.
Il fallait laver la terre.
On finit par comprendre : nous sommes attaqués, du dedans, du centre.
On y envoie des quantités massives
Des tonnes et des tonnes
De vodka !

 

18

On arrive à Tchernobyl un peu armé.
On arrive au front. Le heaume rabattu. Les centaures de l’Europe.
Sur des chevaux de papier noir, tout en nerfs, de témoignages inouïs. Des animaux terribles. Noirs comme l’eau noire. La surface agitée. La vitesse braille dedans. Mille bouches sous la peau, mille ulcères acérés, mille jours noirs. Il en sort du copeau. Au galop.
Un fléau tout neuf, ce fléau. Le copeau cyrillique du premier chapitre. Du nouveau fléau. Nous ôtera la peau.
On les a construits avec des débris d’homme, nos chevaux.
On les a nourris de tempête.
On leur a posé au front la formule sans faille du Golem.
Des centaures.
À moitié soi, à moitié l’autre, de ce tremblement russe.

 

19

Tout est calme à présent.
La guerre est finie.
Tout sèche, abruti :
Passez-moi sur tout ça quelques étés de soleil de plomb…
Une délicatesse s’en fiche au feuillage des bouleaux.
À la fenêtre d’un appartement, quelque part dans l’empire
Un homme s’observe derrière le rideau.
Il est assis et il soupire.
La vie continue (vous verrez), mais sans lui.
Sans Anatoli, déjà mort, sans Boris, sans Sacha.
Kolkia lui rend visite de temps à autre
Qu’est-ce qu’ils peuvent se dire ?

 

20

Et puis son état a brusquement empiré.
Il ne pouvait plus bouger, ni les jambes ni les bras
Il ne pouvait plus ni manger ni boire seul.
Ses jambes se sont couvertes d’eczéma. Le médecin m’a expliqué que cela provenait de la décomposition de la moelle osseuse et que c’était la fin.
Il est resté six mois allongé. Il s’est quasiment décomposé vivant, on peut dire.
Tous ses tissus ont commencé à se décomposer au point que les os du bassin sont devenus visibles.
On essayait d’alléger sa souffrance par des piqûres, des comprimés. Mais son corps n’avait plus d’endroit où faire des piqûres.
Les os étaient à nu. Tout son corps s’en allait.
Tout son corps s’en allait.
Tout son corps s’en allait.

 

21

Une délicatesse s’en fiche au feuillage des bouleaux.
À part ça
L’aiguille des minutes a dû faire trente-sept millions de fois
Un pas en arrière.
Vingt ans.
Tout est calme à présent.
La guerre semble loin.
Les oiseaux ont perdu le sens du jour et de la nuit.
Le kolkhoze ne vend plus.
Des villages ont disparu sur la carte
On les a poussés dans des fosses.
L’horloge au plutonium grésille chez Geiger.
Le temps de l’homme part en marche arrière.

 

22

Les charrettes à cheval profitent de l’invention du pneu.
Les bonbons collent au papier chromé.
Le lait n’est pas ramassé par un camion.
On mesure le taux de césium au sol avec un appareil portable.
Le quart de l’épicerie sert d’autel aux alcools.
L’air est l’excellent conducteur de la téléphonie mobile.
On casse les femmes en deux au champ pour la patate.
La voiture neuve est un émissaire de l’étranger.
La syphilis une fleur sauvage d’en bas.
La milice vous protège.
Les mémés penchent sur les bancs.
Les chats sentent quelque chose.
Les enfants tombent des cigognes.
On apprend les mots du début de l’homme, les mots manuels.

 

23

Or, il y avait par là, au moment où je vous parle, une sorte de langue dans la langue, qui nous léchait les mains.
Et nous étions sales et nous avions soif et nous ne le savions pas.
Nous pensions…
Nos réservoirs de gas-oil, les processeurs de nos machines, notre santé fondamentale,
je ne sais pas,
Que nous venions voir si les barbelés de la zone interdite avaient mangé comme partout l’oxyde général ?
S’il persistait dans la plaine quelque chose du fracas ?
Si quelque chose de tangible mâchonnait la terre ?
Si la bête de Tchernobyl avait fait ses larves ?
Si le bouclier temporel avait des failles ?
Si les gosses avaient toujours des élans d’homme ?
Si, sortis de nos bulles de gaz occidental, nous aurions quelque part gardé le sens du dépliement ?

 

24

Nous arrivions sur des chevaux noirs. Le poitrail grouillant de la parole d’un million d’hommes, la langue bouillante.
Aussi vite que possible, quand nous avons su.
À venir jusqu’à nous, le glas marna vingt ans.
Ce n’est pas loin Tchernobyl.
C’est qu’il lui fallait remonter du temps parti en marche arrière.
À dos de livres redoutables. À dos d’hommes fissurés.
Et descendus de nos centaures, on nous léchait la figure, on voulait voir l’humain sous la crasse. On voulait savoir si…
Eh ! La vie continue ?!
On est encore de la famille après ça ?
Et nous, sorti du ventre occidental :
On est encore de la famille après ça ?

 

25

Mais
Quand on se fut bien assuré que l’autre était comme soi, quelle embrassade ce fut, par là
À ce moment-là.
Le signal de l’étoile Tchernobyl traverse vingt ans d’espace fourbe avant d’atteindre nos bras.
Le signal de l’étoile Tchernobyl traverse vingt ans d’espace fourbe avant d’atteindre nos bras.
Le signal de l’étoile
Traverse
Nos bras.

 

26

Zia zioulia (chanson)

 

27

Il n’y a rien à voir ici, il n’y a rien d’atroce.
Il y a une faille infime
Dans la posture de l’homme de quart.
Ou quelque chose dans les circuits.
Un hématome.
Et la zone autour de l’antre est maintenant l’antre.
Et la poussière et le vent
Étendent à plus loin la nouvelle zone du nouvel antre.
Il n’y a rien à voir ici
Il n’y a rien d’atroce.
Mais le monstre Tchernobyl est sorti. Tchernobyl est dans l’air.
Dites-le aux enfants.

 

28

Dans le couloir de l’école marche Vassia. Vassili Movchan.
Il boîte. Il fume. Il passe par en bas. Par-dessous les parquets.
Par le vide en dessous. Ils étaient cent vingt-trois.
Vassili Movchan déplace cent quinze gars. Accrochés à lui. Par-dessous les parquets. Du couloir de l’école. Presque sans bruit.
Il est gardien de nuit. Sept sont encore vivants. Parmi les spectres. La nuit.
Les camarades, les hommes de l’armée liquide.
Les pompiers marchaient sur le combustible mou
Et ils ne le savaient pas.
Un jour, quand nous verrons, -Comme je vous vois-
L’énergie époustiller les êtres,
Nous verrons la peluche de ce million d’hommes nuancer la ténèbre.

 

29

Comme nous verrons la Petite Ourse des jouets d’enfants que les bus n’eurent pas le goût d’attendre, poursuivis par la jaunisse.
Et la Grande Ourse des babouchkas, pour leur donner des dents.
Et le fantôme cafouilleux des chats.
Et l’orbe du printemps tiédir la paume de la plaine.
Et les chiffres courir au-devant d’eux-mêmes, avec des effets d’évanouissement.
Des trajectoires, énormes, très loin, jusque dans la circonscription de l’Avenir.
Et les sommets d’experts déclarer :
Messieurs, on embarque !
Dans des conférences de dresseurs d’ours et ce langage chiffré, pour lequel on n’a pas encore formé la traduction nécessaire.
Dans ce championnat de naufragés volontaires.

 

30

Hé.
Nous avons nos organismes carnivores modernes. Je ne pourrais pas, comme Cantat, mettre leur nom dans un poème. Demandez à vos députés.
Ce sont nos radicaux libres, des formes de vie affranchies du sol terrestre. Nous avons oublié la paire de claques ou le coup de pied au cul qui dû les mettre au monde. Ils sont autonomes.
Quelque part, un type éduqué dit :
« Cet accident va nuire au business ; j’appelle untel et on agit ; avec un peu de doigté, on vend même de l’expertise aux Russes.
Et si l’on peut montrer que la fusion d’un réacteur coûte, allez, trente pompiers mal préparés, on s’enlève l’épine du risque nucléaire.
Pour le reste, qui décide des normes ? Nous, des types éduqués. »

 

31

On boucle l’orbite explosée de l’œil du monstre dans un coffre.
L’orbe du printemps tiédit la paume de la plaine.
On traverse la zone, collés aux vitres, nos petits monstres veulent voir.
Méfie-toi du cyclope.
Au printemps, l’œil explose, il libère ses gamètes.
Ça n’arrive jamais dans la nature…
Ce sont nos animaux de laboratoire.
Nos petits monstres veulent voir, comment s’en sort ce grand-père.
Et au soleil, on les laisse se coller aux vitres
Avec des petits cris aphones.
Ils n’ont pas tellement l’habitude de la joie.

 

32

Maintenant
Que nous en sommes revenus
Il faudrait bouchonner les trous
Avec toutes les bouffées de fourrure de la nuit noire
Rêver à toute allure.
Jeter des réparations dans tous les coins, des cordées d’énergie fraîches, des pelletées de prouesses, taper fort dans l’épargne
Ameuter les cohortes d’anges que l’on garde au secret, chez les gosses.
On a découvert une forme de vie sur Volodarka, une petite planète de la banlieue de Tchernobyl, l’étoile noire qui fit parler d’elle en mille neuf cent quatre-vingt-six.

 

33

Tu te souviendras de quoi ?
Ce nom de Tchernobyl, qui n’aurait jamais dû venir à nous qu’aux pieds d’un musicien. Ou d’un astronome. D’un auteur buveur géant.
Tchernobyl est entré dans la langue : nouvelle sorte de monstre.
Les poupées verdâtres dans les appartements nécrosés de Pripiat
Vivent leur vie – ne nous concerne plus.
L’image de ces types dans leurs costumes de bidonville japonais.
Ils courent sur le toit du réacteur numéro trois.
Il faut rendre à la bête ses humeurs.
Pour la première fois dans l’histoire générale universelle
On ramasse avec des mains
De l’uranium très énervé.

 

34

Et quoi d’autre ?
Les lourds hélicoptères de combat punaisés dans les champs. Intacts et bovins.
Le sarcophage du monstre sous la neige : on veut montrer qu’elle ne fond pas.
Les gosses à l’orphelinat. Les gosses que leur mère n’ont pas reconnu. Et pour cause.
Tu sais, on est au bord du monde connu ici.
Les invités chantent au jardin pour le baptême du petit cosaque de Papa Slavik. On vit tout à fait bien dans la réserve.
La présence du fauve est comme ce mystérieux passage du train du soir, dans l’irréprochable pente du soir.
On est pauvre ici
Et l’on est à l’avant-garde.

 

35

Cinq cent mille gosses vivent dans les territoires contaminés.
Ils sont déjà vieux. Ils marchent mal.
Vous n’en voudriez pas.
Vous n’en voudriez pas chez vous.
Nous ne sommes pas sûrs
Qu’ils soient des nôtres.
Nous n’étions pas si sûrs d’être des leurs.
Comment vous dire…
Cher monstre
Merci
D’avoir intéressé mes monstres
Aux glissements de l’humain.

 

36

On y va…
La sirène braille, le signal, une minute trente les gars
En avant, deux coups de pelle
La sirène ! On file… Lâche tout !
Quatre-vingt-dix secondes sur le toit
À moucher l’impossible
Quatre-vingt-dix secondes à soi jetées dans l’accélérateur de particules
On y transmue la lenteur
On y meurt de rien
D’un début de tendresse
On pense à quelqu’un d’autre, on grimpe l’échelle, on ne sait pas
On vient d’être donné à la cendre.

 

37

« Passage » (musique)

 

38

L’histoire de l’homme se rembobine
À partir du six vingt
Quatre Cent Neuf Mille Avril
Vingt-six Vendredi
Une heure vingt trois du matin.
Trois. Deux. Un.
Il n’y a pas assez de temps humain pour voir ce film en entier.
Casser du noyau génère de l’anti-temps.
Ou bien la marche arrière protège les vivants.
Ou bien la vie nous aime. Je ne sais pas.
Et maintenant il est temps.
Ou d’éteindre la lumière. Ou de fermer les yeux.
Ou bien la vie nous aime.
Je ne sais pas.

 

39

Cher Monstre
J’ai vu
–Il était temps-
La puissance de vos éternuements-
Ce n’est pas passé inaperçu chez moi
J’ai plusieurs failles dedans
Ou votre exemple manifeste
Avec mes petits riens
Tracassants
Il était temps
Que je les passe au soleil
Ceux-là.

40

Le 26 avril 1986,
Le réacteur numéro quatre de la centrale nucléaire
De Tchernobyl, Ukraine
Europe
Terre
Jette son chapeau sur elle.
Éternue.
Il n’a pas mis sa main devant sa bouche.
Un million d’hommes y mettent la leur.
Ce geste n’est compatible avec aucun possible de l’espèce humaine.
Cette nouvelle désagréable
Toutes ces choses désagréables
N’ont pas de véritable responsable
C’est comme ça.

 

41

Le cœur du Soviet s’est dissout.
Le directeur de la centrale a été jugé.
La zone est fermée.
On y meurt de rien
Les vaches donnent du lait, l’antre donne du monstre
Viera nous donne du pain, de la vodka,
Ses chansons d’avant-veille
Le temps verra poindre une autre espèce
Omnivore à fond perdu que la nôtre.
Je ne sais pas quoi dire qui vaille pour ça
À ce stade de la nouveauté chez l’humain
Si j’oublie les dégâts.

 

42

Mais quelle embrassade ce fut, par là
Quand on se fut bien assuré que l’autre
Quand on se fut bien assuré que l’autre était comme soi
Soufflait le même anniversaire
Quand on se fut bien assuré que l’autre était vivant
Serrait dans les bras
Qu’il avait un avenir
Quand on se fut bien assuré que l’autre était une forme d’avenir
Quand on eu compris qu’il l’était pour soi.
Quelle embrassade ce fut.
Dans la banlieue, là, du monde connu
Dans la banlieue du monde connu.

 

Oméga

Et au matin du lundi de la quatrième semaine
On est pauvre ici
Et l’on est à l’avant-garde
Quatre-vingt-dix secondes sur le toit
À moucher l’impossible
Tout son corps s’en allait
Je ne sais pas
On y meurt de rien.
Mais quand on se fut bien assuré que l’autre
Était comme soi
Ou bien la vie nous aime
Je ne sais pas.

 

(21 juin 2006, Baie d’Audierne, Colognac, Douarnenez, 29 novembre 2006, Penvenan)