Fleurs de nuit

Elle a enlevé quatre boutons de jonquille
Au jardin de Roche

Ils sont fuselés et pleins
L’un s’est ouvert en notre absence

Et les trois autres dans la nuit
La peau du fuselage est passée

Dans le verre où ils trempent
Les fleurs dardent vers les pôles.

(30 mars 2004)

Sept vies

Au moment où nous entrons dans le boyau
Sale compagnie à tête de chien

Barda pour trois semaines c’est-à-dire
Sans soleil, sans pain, sans nuit

Quelque chose nous arrête, bruit d’aile
Ou battement artériel du terrain

Une épine épingle ton sac de combats
Et tu le vois, au ciel, un œil, non ?

Pour l’instant nous tenons la totalité du monde
Pourquoi nous entrons, qui sait ?

A-t-on besoin d’enfoncer des gars
Au flanc de la colline ? On l’a rasé déjà

N’attendons rien de l’officier qui sait
Nous marchons, verrons bien.

 

Au moment où nous sortons du boyau
Sale compagnie à tête de taupe

Barda pour plus rien, c’est-à-dire du chien,
Gale, soif, tourner après sa queue

Quelque chose nous empêtre, la broussaille
Minérale du soir, pleine d’yeux

La ronce assaille la crasse, huit semaines en bas
Et tout l’embarras du quant-à-soi

Pour l’instant, nous tenons la totalité du terrain
Pourquoi nous en sortons, qui sait ?

A-t-on besoin d’extirper les gars du flanc
De la colline : elle a déjà fermenté

N’attendons rien de l’officier qui savait
Mais respirons, verrons bien.

 

Au moment où nous explosons le boyau
Sale compagnie à tête d’emploi

Basta pour les enterrés, le monde est neuf
De ce côté nous avons faim

Quelque chose nous agace, un bruit d’aile
Et le sang cogne aux tempes, tu sais bien

Une épine te déchire l’oreille, nous surveillons
Du sommet, l’avancée de l’ombre

Pour l’instant, nous tenons la totalité du monde
Connu, pourquoi nous en sortons ?

A-t-on besoin de dissoudre ces grands types
Dans le silence d’oiseaux des collines ?

Ne voulons rien des derniers rayons,
Frémissons, frémissons, verrons bien.

 

(29 mars 2004, 2h, Douarnenez)

En résumé

Pour résumer les choses, l’ère informatique préfigure, avec ses images, ses schémas, son style de connerie, une nouvelle façon de comprendre notre présence au monde.

Pour résumer les choses, nous mâchons l’air et la plupart des détails s’en vont dans la déglutition. Nous pouvons verser le langage aux systèmes d’échantillonnage.

Pour résumer les choses, à ce stade du tralala quantique, je barbote dans ce système d’explication du monde depuis quatre mois et ça pourrait durer sans épuiser aucun détail.

Pour résumer les choses, le monde est indescriptible. Pour de nombreuses raisons, c’est insupportable et il faut opérer en continu des fixations déterminantes arbitraires.

Pour résumer les choses, il est anormal de chahuter ici des concepts arrachés à l’opacité du monde par la physique, à grandes lampées de fixatif et aux frais du contribuable.

Pour résumer les choses tout à fait, il devrait être entendu que l’ensemble des méthodes que nous employons à tout bout de champ pour résumer le monde n’est que cela.

Une espèce de tentative de garantir les affaires. Nous suggérons de bouger dans le brouillard, avec aussi peu de visibilité que dans le noir, mais sans craindre de tomber.

 

(3 juillet 2004, 00h46, Douarnenez)

Le boucher

Je m’entraine à contempler
Votre stupeur dit le boucher

Et à produire des émincés
De pensée vaine

Quand j’arrive à vous
Avec la tête sanglante

Et le tablier blanc assorti
Aucun n’ose rien dire

Quant à Monsieur Rimbaud
On lui scie l’os de la cuisse

J’y pense trois minutes
Scier de l’os vivant au 19ème

Mais n’importe où
L’herbe est toujours l’herbe

Avez-vous quelque chose
De difficile à déclarer ?

Quand j’ai traversé le mur
Moi je n’ai rien vu venir

Ici, il n’y a plus rien
Qu’un intense remuement d’air

Et deux silhouettes sonnées
Pourquoi voulez-vous

Jeune homme
Compliquer les choses ?

Nos yeux voient la couleur :
Le monde est coloré

Je transporte du cadavre
Et vos prochaines stupeurs

Et je m’entraine à contempler
Vos silhouettes

Et la fumée, ah la fumée…
Dit le boucher

En ouvrant la cage thoracique
D’une flamme de briquet

Ne croyez pas, comme je l’ai cru
Traverser difficile

Ne croyez pas, comme je l’ai cru
À l’aller simple

Ne croyez pas non plus
Ce que j’en dis

Le mur peut vous rester sur l’estomac
Précisément dit le boucher

Et il tâte l’image de la sentinelle
Toujours bloquée à mi-mur

Je vous détache un kilo d’air remué
Vous m’en direz des nouvelles

Mon discours est compliqué
Mais les enfants aussi

Doivent s’habituer
À la vie qu’on leur fait

Autant poursuivre
Si vous aimez la boucherie

Nous l’aimons, choses pour la bouche
Dit la sentinelle

Donnons du hachoir à ces os
Et voyons voir ce qu’il en sort

Quelle moelle s’en échappe
Et quelle mort frappe

Et si fantôme ou pas
Mais rien n’indique

Que les fantômes soient dépourvus
De squelette, bien vu

Pour un type entre deux
Dit le boucher

À la sentinelle toujours là
Au mitan du mur

On n’en sortira rien
À ce rythme-là

Hormis l’intense remuement,
Des centigrammes de pensée vaine

Et d’ailleurs,
On ferme maintenant.

 

(8-24 mars 2004, Douarnenez)

Fauve

Un grand fauve se plaint
Sur l’autre flanc du lac :
On dirait qu’il aime un arbre.

Mais le fauve mange l’arbre.
Et tantôt il le dévore, oui
Et tantôt il les plaint.

 

(10 février 2004, Lac de Chalain)