La vie migre

Parfois, dans les tubes de peinture, grouille
Empêtrée d’huile, une vie que la toile accueille

Sans savoir que j’allais à moi
Je vins vers vous, par les crocs

L’avenir est vide, c’est délicieux
Puis d’innombrables songes tracent

Je vins vers vous, je ne mène à rien
Mais je peux me seconder

Ma fée marche, le bois se déplace avec elle
Rien ne m’est précieux comme sa fraternité.

(Sans date, Douarnenez)

A la gare

Non
Je ne m’ennuie jamais
J’observe
Je suis assis sur un banc
J’attends qu’un wagon passe
Rien ne presse
Les jours naissent pour rien
Mais d’ennui non
Jamais
J’attends
Plus ou moins
C’est un wagon
C’est une gare
C’est une pieuvre
Elle renifle
Elle gambade
Sur le quai
Puis change
D’idée
Sans prévenir je veux dire
Qu’est ce que j’imaginais ?
Ça clapote un peu
Je suis à la gare
Assis
C’est un bathyscaphe ici
Ça bourdonne
L’air est tout saturé
De petites racines increvables
Je pense à cette femme
Depuis combien de jours
De… bon sang !
Où est passé l’ordre de mission ?!
On traverse une couche
De menus poissons
Je pense à elle
Qui passe tout entière
Par le hublot du fond
Sans foutre de flotte partout
Pourquoi
Ne descendrait-elle pas du wagon
Tout juste maintenant ?
Un deux
Je passe la serpillière
Un, deux
Circuits de touché
À cause de la pression
Les fuites s’allument partout
C’est toute une affaire
D’aller vider les seaux
Mais d’ennui non
Jamais
La loco grince
Sur les rails
Je suis assis
Au bout du banc
J’observe à nouveau
Les femmes
Ont l’air d’avoir été couturées
Les hommes
Ont l’air
D’habiter sous terre
Un trou chacun
Et la vaste épaisseur
Ça passe au jaune
Sur le quai
La pieuvre explose
Il y a
Ces affiches de publicité
Pleines de soifs amusantes
J’observe ma tête
Amusée
Sur une vitre qui passe
J’ai meilleure mine
De jour en jour
Je m’ennuie
De moins en moins.

A l’heure de la promenade

Nous marchons
Nous marchons côte à côte
D’après les livres
D’après les dates
C’est impossible
Mais d’après moi
Nous marchons
L’un dans l’autre
Les vivants portent les morts.

Deux semaines de fichues

Au matin du lundi de la deuxième semaine
Dieu s’est levé de mauvaise humeur
Vient-il d’entrevoir
Que son plan de paix sera carnivore ?

Au matin du mardi sur la jeune planète
On offre sa chance à toutes les tentatives de faciès
Tonalités d’être et compagnie
L’atmosphère est un tendre emballage

Au matin du lendemain, quelqu’un balance
Son coeur imbibé d’essence au jardin d’avril

Au matin du jeudi
Naît l’organe de la langue
La parole est la face visible du monde
Une sorte de démangeaison courante : ça finira mal

Au matin du suivant démarre l’âge
Et sarcle la ficelle des corps où la vie s’ensache

Ce soir, au sous-sol, dans la patience d’étayer
Rôde une main légère, affûtée
Je désire à nouveau la confusion, dit-elle
Je suis libre, impulsive, initiale

Au matin du samedi, les idées s’ampoulent
Observent une minute de silence :
C’est une chose impossible
On entend tout l’apprentissage

Tout l’appareil de l’idée fixe est en place
Il s’alimente comme une arme
Par l’arrière, dés midi
Son point de mire est l’aveu

À seize heures, un poisson s’échoue sur la plage
Et quelqu’un d’une autre espèce lui cause tout bas

Un autre supplie derrière lui :
« Trempez- moi dans les galets si durs »
Étant chacun Dieu fonce de l’un à l’autre
Incessant cortège de naissances

Mais quelquefois même le chien est à un cheveu
De dire ce qu’il en pense

Certes, son suicide ne serait pas une solution
Mais Dieu peut-il s’éterniser dans les solutions ?
Au matin du dimanche, aucun silence
Non, rien de silencieux

Les choses iront donc de choses à poussière
Avec un phénomène parfois de luminescence

Dès la nuit suivante
Les secrets vivent au sous-sol
Avec une bande de soleils nains : c’est fait
Deux semaines de fichues

Au matin du lundi de la troisième semaine
Dieu commence à tout foutre en l’air
Au loin, s’ébranlant avec leurs bagages
En rêve, les muscles et les cristaux.

 

(Sans date, Douarnenez)

Ciel de givre avec fantôme

Au début de l’après-midi
Nous sommes sortis de la maison

Nous avons croisé un gars
Qui n’a pas tout de suite vu

Ma tête de Nouvel An
Moitié barbeuse moitié rasée

La brume fait sa journée
L’air est un bain de givre allumé

La route descend du village
Nous traversons quelques bois

En parlant peu et puis un pré
Les bruits vivent très peu ce jour-là

Puis je rencontre cet arbre
Dont la tête échange avec l’air

Diverses formules de buées
Moi j’échappe à tout, sauf au frisson

Aussitôt l’air effiloche
De si vieux airs

Que mort à l’instant
Je serais l’un d’eux

Mais jusqu’ici rien à dire
J’entends pousser du sang.

 

(Décembre 1991, Jura)

Dans la nuit du 12 au neuf

On entre au couvent pour la nuit
La garrigue a cisaillé les vitres

On est au balcon du vieux couvent
Débraillé comme un hôtel de passe-passe

On est au bord de la ville
L’air est cabossé comme l’eau courante

Un dépôt d’os magnétise l’arrière salle
Ici loge un gang de crânes

Ça sent la terre
Les ronces et la nuit descendent l’escalier

Puis tout l’air noircit et la ville se perd
Nous jetons nos bouffées sur les pauvres morts

Ça sent la terre et la pluie
La nuit parcourt l’hôtel

Dans l’arrière salle, Maguelonne nage nue
Et je vois la tendresse de notre espèce de bateau

On est au bord d’un lac gelé
Respirable et profond comme l’air

Assise au centre, Maguelonne, superbe
Décalotte avec les dents ses truffes au cacao

On est au bord du dallage froid
En bas la ville se déplie

On loge au vieux couvent désaffecté
Ça ferme avec un cordon de molécules d’alcool

Balcons fendus, fenêtres mortes
On est au bord de soi

On est au bord de la ville
Nos frissons se jettent aux oiseaux

Les ombres du plein jour partent au jugé
D’ici vers la ville

Oh, Maguelonne a la peau si tendue
Dans cet air explosible.