Mort de rien

Alpha

Au matin du lundi de la deuxième semaine
Dieu se lève d’assez mauvaise humeur
Vient-il d’entrevoir que son plan de paix sera carnivore ?
Au matin du mardi sur la jeune planète
On offre sa chance à toutes les tentatives de faciès, tonalités d’être et compagnie
L’atmosphère est un tendre emballage
Au matin du lendemain,
Quelqu’un balance son coeur imbibé d’essence au jardin d’avril
Au matin du jeudi…
Etc.

 

1

Au matin du lundi de la semaine numéro trois
La terre est plate et cernée par un bord, tout l’océan s’échappe
Au matin du mardi, dans un ballonnement sourd
Tout le bord de la terre se joint à lui-même
Au matin du suivant, la terre est ronde
Au matin du jeudi, les vivants courent autour
Vendredi, dans la nuit, quelque part à l’Est
Un trou s’ouvre vers l’intérieur
Et la terre commence à se rentrer dedans
Et le temps à passer la marche arrière
Et les vivants commencent
À glisser dehors.

 

2

Vendredi dans la nuit, le monstre éternue
Presque tout de suite, le trou rogne l’herbe, se cramponne aux troncs
Les feuilles se rengainent, les bourgeons veulent retourner dans l’arbre.
Le type qui pêche au bord du lac cette nuit-là rentre chez lui le visage noir : l’haleine du monstre l’a bronzé.
Il est deux heures du matin, le trou s’est ouvert
Jets de nébuleuses tièdes.
Vingt-six avril deux mille six, nous approchons du trou.
On arrive au check-point, dans nos habits ordinaires.
Les chaussures bardées de cellophane.
On craint d’être touché par d’invisibles gouttes de trou.
On craint d’être touché par d’invisibles gouttes de trou.

 

3

Quand on arrive à Tchernobyl, ça n’a pas l’air si terrible
Quelques clos de barbelé coupant moderne dans une plaine abasourdie
Les employées balayent les bords de l’herbe avec des gants
Un masque sur la bouche, la tête dans un fichu blanc.
L’ampoule du Geiger compte les gouttes, grésille
Il suffirait de l’éteindre et il n’y aurait plus de signe si loin que nous sommes ici du monde affolant.
Voilà. Nous sommes au bord du trou.
Son petit cœur bat, tout sombre. Il ne pue pas.
Le sarcophage respire sans bruit, comme un pansement.
Et il ne pue pas.

 

4

Le 26 avril 1986
Le réacteur numéro quatre de la centrale nucléaire de Tchernobyl, Ukraine
Jette son chapeau par terre.
Ce geste n’est compatible avec aucun possible de l’espèce humaine.
Il n’a pas été prévu
Et personne ne sait comment ramasser l’éternuement du monstre.
La question s’étale depuis vingt-cinq ans. »
Tchornobyl
Un chancre armé par la maison-mort
Plus mystérieux que sa phalange virale.
Une belle percée ici, Madame.
Le tissu du monde compréhensible s’est dissout.

 

5

Tout est blindé en occident, disent les experts
Le risque tend vers rien.
Tout est blindé, Messieurs Dames, nous avons contrôlé les joints, nous maîtrisons l’art du sas.
Le risque tend vers rien.
Comme il s’ennuie, le risque tend les doigts, palpe les soudures, palpe l’homme de quart… Il y a toujours une faille
Le risque tend vers rien.
La tendance est un gouffre. Veut-on y aller sans lumière ?
Hé !
Veut-on y aller sans lumière
Electrac ?

 

6

Coupez la lumière s’il vous plait.
Et donnez-moi votre expert, que je le barbouille de terre.
Qu’il se souvienne un peu d’où il vient, qu’il aille un peu pieds nus.
Qu’il espère un peu au jardin, qu’il aille un peu bruire à la rivière.
Qu’il ne boive qu’à l’eau du puits, qu’il respire, qu’il réfléchisse.
Longtemps.
Savoir s’il veut pour tout à l’heure des enfants nouveaux
Comme celui-là de l’orphelinat
Avec son cerveau dans une poche de peau sur l’épaule
Au lieu qu’il soit dans son crâne comme tout un chacun
Et viable avec ça

 

7
Notre problème, messieurs, est immatriculé au tableau périodique des éléments : 239, plutonium.
Se désintègre en continu, se modifie, s’énerve, secoue sans faiblir sa structure
Éjecte un noyau d’hélium toutes les quarante-deux secondes.
Vitesse du dard : vingt mille kilomètres à la seconde
Un profil de sniper, une entité négligeable, très instable.
Une arme de guerre.
Infiltré dans l’humain, il est indélogeable
Notre problème aura perdu la moitié de ses nerfs dans vingt-quatre mille trois cent quatre-vingt-six ans.
Notre problème tend vers rien, Messieurs
Quoiqu’à une fréquence inaudible.

 

8

Le trou tend vers rien
Deux cent quarante mille ans.
Deux cent quarante mille ans plus tard, il a cessé de tendre
Deux cent quarante mille ans plus tard, il s’est débarrassé de ses nerfs
La cadence de feu du plutonium
Toutes les quarante-deux secondes un boulet négligeable
Entame les cimes minuscules de la vie substantielle
Qu’est-ce que ça pèse un noyau d’hélium ?
Un flash, toutes les quarante-deux secondes
Un flash, toutes les quarante-deux secondes
À force, quelque chose – la vie –
Se lasse.

 

9

Plantez des trous dans vos territoires. Blindez-les
Gardez dessus un œil éternel
Vous dites : la situation est sous contrôle, les systèmes de sécurité fouillent les signaux parasites. Vous respirez.
Tant que vous respirez, tant que votre œil est éternel
Tant qu’un homme peut dire :
Je suis occupé, ne me tournez pas autour
Je suis occupé, je surveille un trou d’épingle
Je fixe l’œil de l’antre du monstre
Il ne faut pas ciller une seconde
Je fixe l’œil noir de l’antre du monstre
Et il n’y a rien à voir

 

10

Et puis un certain dimanche morne
Ou dans le creux du coude de la nuit noire
Un vendredi, tard, aux environs de la bascule,
La pensée vous échappe.
Une seconde, vous cessez de respirer selon la procédure
Une seconde, le monstre le sait
Vous avez tourné l’œil une seconde, peut-être moins d’une seconde
Le trou l’a su.
Aussitôt l’œil de l’antre est ce vortex insondable.
Le monstre s’ouvre, il s’est ouvert.
Le temps de le comprendre, il est trop tard pour lâcher dessus
On ne sait quel bouchon.

 

11

C’est arrivé
On enterrait la maison d’un homme devant ses yeux
On enterrait les maisons, les puits, les arbres, on enterrait la terre
On la découpait, on l’enroulait en couche et on l’enterrait.
C’est arrivé
Il n’y a pas assez de temps dans l’avenir humain pour effacer Tchernobyl.
Quant à l’oublier
Il y a cette purée d’hommes dont on fit, dans l’urgence une pommade.
Nous approchons d’un chancre géant.
Il n’y a pas assez de temps dans l’avenir humain pour boucher Tchernobyl
N’y mettez pas la peau du ventre.

 

12

Le dimanche 27 avril
Les bus évacuent la ville de Pripiat, quarante-huit mille habitants
J’essaye de visualiser
Je compte en bus
Des fournées de soixante personnes, il en faut huit cents
On ne dit rien aux gens, on les éloigne quelques jours
L’éternuement les a talqués au plutonium, ils ne le savent pas
La ville est perdue, en fait, la ville est perdue.
La sécurité vient de péter
L’antre pousse sur son bord, sans bruit, se répand dans l’herbe
Embrasse les cheveux, les oiseaux tombent
L’œil du monstre s’est allumé, son petit cœur bat, tout sombre
Et il ne pue pas.

 

13

Il est interdit de ramasser les aiguilles de pin.
Les pâturages ne doivent s’effectuer que si la hauteur de l’herbe dépasse dix centimètres.
L’utilisation du bois tant pour le chauffage que pour la résine est interdite.
Le foin n’est autorisé que pour les chevaux de trait.
Il est interdit d’utiliser la bouse comme engrais.
L’habitation permanente de la population est interdite.
La présence de personnes n’ayant pas un permis spécial est interdite.
L’exportation en dehors de la Zone
De terre, d’argile, de sable, de tourbe, de bois, de plantes médicinales, de champignons, de baies et autres fruits sauvages des bois
À l’exception des échantillons nécessaires aux études scientifiques
Est interdite.

 

14

On aura beau tout à fait couper la lumière, on aura beau suer sang et eau
Les snipers de la section plutonium ne retourneront pas dans leurs muselières :
Des tonnes de petits riens lâchés à l’air, armés pour latter
Neuf mille générations.
Ils sont tenus à d’autres règles
Ils jouent leurs parties avec d’autres radicaux du tableau périodique
Césium, tritium, cobalt, uranium
Matricule deux cent trente et quelque
Durée de vie : quatre milliards d’années.
L’homme est une petite chose coriace, pleine de ressources.
Capable de calculer des trucs pareils et même d’y mettre un peu les doigts, mais
Je ne sais pas
Il a fallu frotter un million d’hommes sur le chancre de Tchernobyl.

 

15

Je pense que les plantes s’en sortiront, vous savez
La mutation de l’ADN, ses diktats… ses lubies… articulent tout l’avenir
On n’a même pas idée.
Vous savez
On est efficace à léguer nos monstres aux petits.
À léguer nos monstres aux petits, on sera moins efficace
Que l’éternuage de Tchernobyl.
Les plantes s’en sortiront.
Même devenues rouges. Mêmes idiotes.
Les plantes ne se font pas d’idée.
Tant que l’on n’est pas arrêté à une certaine idée de soi on s’en sort.
On devrait.

 

16

Vovtchkyv. Zone 4. Il y a cette jeune femme assise.
Dans ce landau qui devrait être un fauteuil roulant.
Cette abîmée qui balaye l’herbe. Qui balaye l’herbe.
Où, dans le monde même fou voir ailleurs balayer l’herbe ?
Comme il est vain de balayer l’herbe.
Le balai est contaminé. Tu le jettes. La poubelle est contaminée. Tu la jettes.
La décharge est contaminée. Tu la brûles. La fumée est contaminée. Tu la brûles
La pluie passe à travers. Tu la brûles. La fumée passe à l’herbe. Tu la brûles
Alors tu l’enterres. Tu l’enterres. La terre ne dit rien. Tu l’enterres
Mais la pluie passe à travers. Jusqu’au puits. Tu l’enterres
Le dernier de la chaîne est ce type ordinaire Tu l’enterres
Un ex- de la planète russe. Tu l’embrasses

 

17

Je ne sais pas ce que descendre dans la faille de Tchernobyl nous aurait fichu au ventre si l’étoile du soleil n’avait pas veillé sur nous.
La trouille ?
Il y a eu un accident au bloc 4.
Un incendie. Des dégâts.
Des morts. Trente tout de suite.
Il fallait nettoyer la terre d’un mal invisible.
Il a fallu éloigner les vaches, les grands-mères.
Il fallait laver la terre.
On finit par comprendre : nous sommes attaqués, du dedans, du centre.
On y envoie des quantités massives
Des tonnes et des tonnes
De vodka !

 

18

On arrive à Tchernobyl un peu armé.
On arrive au front. Le heaume rabattu. Les centaures de l’Europe.
Sur des chevaux de papier noir, tout en nerfs, de témoignages inouïs. Des animaux terribles. Noirs comme l’eau noire. La surface agitée. La vitesse braille dedans. Mille bouches sous la peau, mille ulcères acérés, mille jours noirs. Il en sort du copeau. Au galop.
Un fléau tout neuf, ce fléau. Le copeau cyrillique du premier chapitre. Du nouveau fléau. Nous ôtera la peau.
On les a construits avec des débris d’homme, nos chevaux.
On les a nourris de tempête.
On leur a posé au front la formule sans faille du Golem.
Des centaures.
À moitié soi, à moitié l’autre, de ce tremblement russe.

 

19

Tout est calme à présent.
La guerre est finie.
Tout sèche, abruti :
Passez-moi sur tout ça quelques étés de soleil de plomb…
Une délicatesse s’en fiche au feuillage des bouleaux.
À la fenêtre d’un appartement, quelque part dans l’empire
Un homme s’observe derrière le rideau.
Il est assis et il soupire.
La vie continue (vous verrez), mais sans lui.
Sans Anatoli, déjà mort, sans Boris, sans Sacha.
Kolkia lui rend visite de temps à autre
Qu’est-ce qu’ils peuvent se dire ?

 

20

Et puis son état a brusquement empiré.
Il ne pouvait plus bouger, ni les jambes ni les bras
Il ne pouvait plus ni manger ni boire seul.
Ses jambes se sont couvertes d’eczéma. Le médecin m’a expliqué que cela provenait de la décomposition de la moelle osseuse et que c’était la fin.
Il est resté six mois allongé. Il s’est quasiment décomposé vivant, on peut dire.
Tous ses tissus ont commencé à se décomposer au point que les os du bassin sont devenus visibles.
On essayait d’alléger sa souffrance par des piqûres, des comprimés. Mais son corps n’avait plus d’endroit où faire des piqûres.
Les os étaient à nu. Tout son corps s’en allait.
Tout son corps s’en allait.
Tout son corps s’en allait.

 

21

Une délicatesse s’en fiche au feuillage des bouleaux.
À part ça
L’aiguille des minutes a dû faire trente-sept millions de fois
Un pas en arrière.
Vingt ans.
Tout est calme à présent.
La guerre semble loin.
Les oiseaux ont perdu le sens du jour et de la nuit.
Le kolkhoze ne vend plus.
Des villages ont disparu sur la carte
On les a poussés dans des fosses.
L’horloge au plutonium grésille chez Geiger.
Le temps de l’homme part en marche arrière.

 

22

Les charrettes à cheval profitent de l’invention du pneu.
Les bonbons collent au papier chromé.
Le lait n’est pas ramassé par un camion.
On mesure le taux de césium au sol avec un appareil portable.
Le quart de l’épicerie sert d’autel aux alcools.
L’air est l’excellent conducteur de la téléphonie mobile.
On casse les femmes en deux au champ pour la patate.
La voiture neuve est un émissaire de l’étranger.
La syphilis une fleur sauvage d’en bas.
La milice vous protège.
Les mémés penchent sur les bancs.
Les chats sentent quelque chose.
Les enfants tombent des cigognes.
On apprend les mots du début de l’homme, les mots manuels.

 

23

Or, il y avait par là, au moment où je vous parle, une sorte de langue dans la langue, qui nous léchait les mains.
Et nous étions sales et nous avions soif et nous ne le savions pas.
Nous pensions…
Nos réservoirs de gas-oil, les processeurs de nos machines, notre santé fondamentale,
je ne sais pas,
Que nous venions voir si les barbelés de la zone interdite avaient mangé comme partout l’oxyde général ?
S’il persistait dans la plaine quelque chose du fracas ?
Si quelque chose de tangible mâchonnait la terre ?
Si la bête de Tchernobyl avait fait ses larves ?
Si le bouclier temporel avait des failles ?
Si les gosses avaient toujours des élans d’homme ?
Si, sortis de nos bulles de gaz occidental, nous aurions quelque part gardé le sens du dépliement ?

 

24

Nous arrivions sur des chevaux noirs. Le poitrail grouillant de la parole d’un million d’hommes, la langue bouillante.
Aussi vite que possible, quand nous avons su.
À venir jusqu’à nous, le glas marna vingt ans.
Ce n’est pas loin Tchernobyl.
C’est qu’il lui fallait remonter du temps parti en marche arrière.
À dos de livres redoutables. À dos d’hommes fissurés.
Et descendus de nos centaures, on nous léchait la figure, on voulait voir l’humain sous la crasse. On voulait savoir si…
Eh ! La vie continue ?!
On est encore de la famille après ça ?
Et nous, sorti du ventre occidental :
On est encore de la famille après ça ?

 

25

Mais
Quand on se fut bien assuré que l’autre était comme soi, quelle embrassade ce fut, par là
À ce moment-là.
Le signal de l’étoile Tchernobyl traverse vingt ans d’espace fourbe avant d’atteindre nos bras.
Le signal de l’étoile Tchernobyl traverse vingt ans d’espace fourbe avant d’atteindre nos bras.
Le signal de l’étoile
Traverse
Nos bras.

 

26

Zia zioulia (chanson)

 

27

Il n’y a rien à voir ici, il n’y a rien d’atroce.
Il y a une faille infime
Dans la posture de l’homme de quart.
Ou quelque chose dans les circuits.
Un hématome.
Et la zone autour de l’antre est maintenant l’antre.
Et la poussière et le vent
Étendent à plus loin la nouvelle zone du nouvel antre.
Il n’y a rien à voir ici
Il n’y a rien d’atroce.
Mais le monstre Tchernobyl est sorti. Tchernobyl est dans l’air.
Dites-le aux enfants.

 

28

Dans le couloir de l’école marche Vassia. Vassili Movchan.
Il boîte. Il fume. Il passe par en bas. Par-dessous les parquets.
Par le vide en dessous. Ils étaient cent vingt-trois.
Vassili Movchan déplace cent quinze gars. Accrochés à lui. Par-dessous les parquets. Du couloir de l’école. Presque sans bruit.
Il est gardien de nuit. Sept sont encore vivants. Parmi les spectres. La nuit.
Les camarades, les hommes de l’armée liquide.
Les pompiers marchaient sur le combustible mou
Et ils ne le savaient pas.
Un jour, quand nous verrons, -Comme je vous vois-
L’énergie époustiller les êtres,
Nous verrons la peluche de ce million d’hommes nuancer la ténèbre.

 

29

Comme nous verrons la Petite Ourse des jouets d’enfants que les bus n’eurent pas le goût d’attendre, poursuivis par la jaunisse.
Et la Grande Ourse des babouchkas, pour leur donner des dents.
Et le fantôme cafouilleux des chats.
Et l’orbe du printemps tiédir la paume de la plaine.
Et les chiffres courir au-devant d’eux-mêmes, avec des effets d’évanouissement.
Des trajectoires, énormes, très loin, jusque dans la circonscription de l’Avenir.
Et les sommets d’experts déclarer :
Messieurs, on embarque !
Dans des conférences de dresseurs d’ours et ce langage chiffré, pour lequel on n’a pas encore formé la traduction nécessaire.
Dans ce championnat de naufragés volontaires.

 

30

Hé.
Nous avons nos organismes carnivores modernes. Je ne pourrais pas, comme Cantat, mettre leur nom dans un poème. Demandez à vos députés.
Ce sont nos radicaux libres, des formes de vie affranchies du sol terrestre. Nous avons oublié la paire de claques ou le coup de pied au cul qui dû les mettre au monde. Ils sont autonomes.
Quelque part, un type éduqué dit :
« Cet accident va nuire au business ; j’appelle untel et on agit ; avec un peu de doigté, on vend même de l’expertise aux Russes.
Et si l’on peut montrer que la fusion d’un réacteur coûte, allez, trente pompiers mal préparés, on s’enlève l’épine du risque nucléaire.
Pour le reste, qui décide des normes ? Nous, des types éduqués. »

 

31

On boucle l’orbite explosée de l’œil du monstre dans un coffre.
L’orbe du printemps tiédit la paume de la plaine.
On traverse la zone, collés aux vitres, nos petits monstres veulent voir.
Méfie-toi du cyclope.
Au printemps, l’œil explose, il libère ses gamètes.
Ça n’arrive jamais dans la nature…
Ce sont nos animaux de laboratoire.
Nos petits monstres veulent voir, comment s’en sort ce grand-père.
Et au soleil, on les laisse se coller aux vitres
Avec des petits cris aphones.
Ils n’ont pas tellement l’habitude de la joie.

 

32

Maintenant
Que nous en sommes revenus
Il faudrait bouchonner les trous
Avec toutes les bouffées de fourrure de la nuit noire
Rêver à toute allure.
Jeter des réparations dans tous les coins, des cordées d’énergie fraîches, des pelletées de prouesses, taper fort dans l’épargne
Ameuter les cohortes d’anges que l’on garde au secret, chez les gosses.
On a découvert une forme de vie sur Volodarka, une petite planète de la banlieue de Tchernobyl, l’étoile noire qui fit parler d’elle en mille neuf cent quatre-vingt-six.

 

33

Tu te souviendras de quoi ?
Ce nom de Tchernobyl, qui n’aurait jamais dû venir à nous qu’aux pieds d’un musicien. Ou d’un astronome. D’un auteur buveur géant.
Tchernobyl est entré dans la langue : nouvelle sorte de monstre.
Les poupées verdâtres dans les appartements nécrosés de Pripiat
Vivent leur vie – ne nous concerne plus.
L’image de ces types dans leurs costumes de bidonville japonais.
Ils courent sur le toit du réacteur numéro trois.
Il faut rendre à la bête ses humeurs.
Pour la première fois dans l’histoire générale universelle
On ramasse avec des mains
De l’uranium très énervé.

 

34

Et quoi d’autre ?
Les lourds hélicoptères de combat punaisés dans les champs. Intacts et bovins.
Le sarcophage du monstre sous la neige : on veut montrer qu’elle ne fond pas.
Les gosses à l’orphelinat. Les gosses que leur mère n’ont pas reconnu. Et pour cause.
Tu sais, on est au bord du monde connu ici.
Les invités chantent au jardin pour le baptême du petit cosaque de Papa Slavik. On vit tout à fait bien dans la réserve.
La présence du fauve est comme ce mystérieux passage du train du soir, dans l’irréprochable pente du soir.
On est pauvre ici
Et l’on est à l’avant-garde.

 

35

Cinq cent mille gosses vivent dans les territoires contaminés.
Ils sont déjà vieux. Ils marchent mal.
Vous n’en voudriez pas.
Vous n’en voudriez pas chez vous.
Nous ne sommes pas sûrs
Qu’ils soient des nôtres.
Nous n’étions pas si sûrs d’être des leurs.
Comment vous dire…
Cher monstre
Merci
D’avoir intéressé mes monstres
Aux glissements de l’humain.

 

36

On y va…
La sirène braille, le signal, une minute trente les gars
En avant, deux coups de pelle
La sirène ! On file… Lâche tout !
Quatre-vingt-dix secondes sur le toit
À moucher l’impossible
Quatre-vingt-dix secondes à soi jetées dans l’accélérateur de particules
On y transmue la lenteur
On y meurt de rien
D’un début de tendresse
On pense à quelqu’un d’autre, on grimpe l’échelle, on ne sait pas
On vient d’être donné à la cendre.

 

37

« Passage » (musique)

 

38

L’histoire de l’homme se rembobine
À partir du six vingt
Quatre Cent Neuf Mille Avril
Vingt-six Vendredi
Une heure vingt trois du matin.
Trois. Deux. Un.
Il n’y a pas assez de temps humain pour voir ce film en entier.
Casser du noyau génère de l’anti-temps.
Ou bien la marche arrière protège les vivants.
Ou bien la vie nous aime. Je ne sais pas.
Et maintenant il est temps.
Ou d’éteindre la lumière. Ou de fermer les yeux.
Ou bien la vie nous aime.
Je ne sais pas.

 

39

Cher Monstre
J’ai vu
–Il était temps-
La puissance de vos éternuements-
Ce n’est pas passé inaperçu chez moi
J’ai plusieurs failles dedans
Ou votre exemple manifeste
Avec mes petits riens
Tracassants
Il était temps
Que je les passe au soleil
Ceux-là.

40

Le 26 avril 1986,
Le réacteur numéro quatre de la centrale nucléaire
De Tchernobyl, Ukraine
Europe
Terre
Jette son chapeau sur elle.
Éternue.
Il n’a pas mis sa main devant sa bouche.
Un million d’hommes y mettent la leur.
Ce geste n’est compatible avec aucun possible de l’espèce humaine.
Cette nouvelle désagréable
Toutes ces choses désagréables
N’ont pas de véritable responsable
C’est comme ça.

 

41

Le cœur du Soviet s’est dissout.
Le directeur de la centrale a été jugé.
La zone est fermée.
On y meurt de rien
Les vaches donnent du lait, l’antre donne du monstre
Viera nous donne du pain, de la vodka,
Ses chansons d’avant-veille
Le temps verra poindre une autre espèce
Omnivore à fond perdu que la nôtre.
Je ne sais pas quoi dire qui vaille pour ça
À ce stade de la nouveauté chez l’humain
Si j’oublie les dégâts.

 

42

Mais quelle embrassade ce fut, par là
Quand on se fut bien assuré que l’autre
Quand on se fut bien assuré que l’autre était comme soi
Soufflait le même anniversaire
Quand on se fut bien assuré que l’autre était vivant
Serrait dans les bras
Qu’il avait un avenir
Quand on se fut bien assuré que l’autre était une forme d’avenir
Quand on eu compris qu’il l’était pour soi.
Quelle embrassade ce fut.
Dans la banlieue, là, du monde connu
Dans la banlieue du monde connu.

 

Oméga

Et au matin du lundi de la quatrième semaine
On est pauvre ici
Et l’on est à l’avant-garde
Quatre-vingt-dix secondes sur le toit
À moucher l’impossible
Tout son corps s’en allait
Je ne sais pas
On y meurt de rien.
Mais quand on se fut bien assuré que l’autre
Était comme soi
Ou bien la vie nous aime
Je ne sais pas.

 

(21 juin 2006, Baie d’Audierne, Colognac, Douarnenez, 29 novembre 2006, Penvenan)

Une réflexion sur « Mort de rien »

Les commentaires sont fermés.