Le vol de la chouette

Nous avons appris
À donner du bout du doigt
Un bord aux choses
À consolider dans l’action
– Déplacer la chaise –
La netteté provisoire et faramineuse
Du monde lumineux
À fourrer dans un mot
La table ou pire la lune

Nous avons vu
Quelle distance considérable
Et l’exemplaire solidité
De notre condition
Nous empêchaient d’entrer
Dans la rugosité
Du plateau rouillé
De la table en fer
De nous pencher
Sur son bord vertigineux
De voir au-delà du vide
De la couleur

Et puis nous avons su
Que les lacis du langage
Et la capsule des mots
Feraient une ruche
À l’ennui
Or la lune nous montra
Le vol de la chouette
Et son parfait silence
Passage d’une lame
À portée de bras
Dans cette grande eau plate
Où nous respirions
– Une eau de fumée -.

22 juillet 2005, Guimaec

Le marché aux ours

On transite ici
Des bêtes énormes
On les bloque
Dans des cercles de neige
Avec une drogue
À la salive et des cris

Le Cercleur vocifère
Piétine, jette ses doigts
Par-dessus la neige
Dans l’église dévastée
Les enclos naissent
Autour des bêtes éperdues

L’apprenti grelotte
À la porte et dépiaute
Avec les dents
Les cônes acérés
Suc et cheveux
De l’arbre Eschtiévé

On transite ici
Des mâles énormes
Les vendeurs n’arrivent pas
Même à leur genou
Et le pas d’un enfant
Défoncerait la neige

On emmène les ours
Avec des mots
Débarder très haut
Des trouées dans l’hiver
Un homme agile
Une bête hébétée.

17 décembre 2004, Douarnenez

Une ombre

J’ai vu la bête sans épaisseur
Le haut chien noir à tête de chat

Finir de traverser la route
Manger les phares devant moi

Et son ombre verticale très dense
Aussitôt glisser dans les buissons

Dont la maigre peau végétale
N’a pas pu frissonner comme moi

Ni tout de suite en l’absorbant
Ni maintenant que j’y pense

J’ai vu la bête sans épaisseur
Que l’autre fois j’appelais puma.

27 novembre 2004, Douarnenez

Europe

Au mur du café s’affichent
Ce visage de femme très slave

Et cet écorché de la terre
Pâle planisphère colorié

Qui a dû donner
Des becquées de géographie

Aux buveurs de café froid
Et aux appétits d’oiseaux

Dans ce visage très slave
Pelisse noire jusqu’à la joue

Saisi par Corbeau, photographe,
Plus pénétrant qu’une fumée

Les yeux ont le même clarté
Que l’ivoire dans l’ébène

La formule de l’appel
Un jaillissement d’ex-voto

De la carte au visage
On passe à travers elle

Radiographie de l’Europe
Continentale inconnue

On passe à travers le portrait
De cette femme sophistiquée

Aux racines du monde
Compliqué, à son embouchure

On voit les planches
D’anatomie coloriées

Les tissus, les dorsales
Les secrets faux, les effets

Du sang, du derme
La tectonique de la peau

Happées par l’imprimeur
Pour la pédagogie du cerveau

Il n’y a pas sur la terre
De continent plus large

Davantage de distance solide
Davantage d’horizon

Barré par la poussière
On y descend –il n’y a pas de fond-

Aspiré par le regard
De cette femme-oiseau

Au mur du café s’affichent
Ce visage de femme très slave

Et cet écorché de la terre
Pâle planisphère colorié

Dont la bouche surdessinée
Saisie par Corbeau, photographe

Ne prononcera pas
Le moindre mot

Dont la bouche intense
Au moindre soubresaut

De la terre ou aux environs
Du souffle ou de la peau

Saurait tout traduire
Résille de miel et de neige

De la langue allusive
Des buveurs d’effroi

Aux touts petits
Cliquetis d’oiseaux.

5 avril 2005, Lannion, au vu d’un portrait d’Isabelle Huppert, par Roger Corbeau

Les olives

Les grands joueurs à la retraite
Se montrent en public
Ils n’ont pas perdu la main

S’amusent à garder l’œil
Et le geste efficaces, ils suivent
La balle jusqu’à l’impact

Puis, l’audience les lasse
Et ils se lancent dans la politique
Ou fédèrent leur nébuleuse

Un auditorium porte leur nom
Et pour ce groupe en stage
La chose est d’importance

Mais quand il faut sucer le sein
De Madame Sagan, l’amateur
Renâcle avec un air très mâle

Ce pli de peau lui suggère
On ne sait trop comment
Le sein d’une femme enceinte

Là-dessus, l’auditorium s’ébranle
Passage d’une armada rageuse
À la verticale des verrières

Il faut se mettre à l’abri dit
Le personnel du lieu (que l’on paye)
Inquiet pour de vrai

Nous voilà dans la rue arborée
Une colonne militaire rabote
La chaussée, ne bronchez pas

Mais le caporal arriéré qui ferme
Le convoi balaye de notre côté
D’un éventail de balles incisives

La jeune femme est touchée
Salement au ventre et sans
Broncher, tombe dans l’herbe

Qu’on la couvre d’un manteau
De laine, non je vous assure
Celui-là convient : il est plus coloré

Et maintenant qu’il faut l’opérer
Avec les doigts des mains sans doute
Et naviguer dans les bulles

On en retire une grande poignée
D’olives assez vertes et camuses
Tout va bien, là, tout va bien.

15 décembre 2004, Douarnenez

Chauve-souris

La chauve-souris
Voltige :
Difficile de saisir
Ce qui bouscule
Son vol alambiqué

Si l’on pouvait
Poudrer
Sa trajectoire
On la verrait
Prendre apppui

Sur un maillage
Cristallisé d’air chaud
Courir, jaillir
Se jeter sans bruit
De face en face

Il se peut
Que la majorité du monde
Attende, invisible
Que l’on y prenne pied :
On voit d’ici le tableau.

12 juillet 2005, Salasc