A la gare

Non
Je ne m’ennuie jamais
J’observe
Je suis assis sur un banc
J’attends qu’un wagon passe
Rien ne presse
Les jours naissent pour rien
Mais d’ennui non
Jamais
J’attends
Plus ou moins
C’est un wagon
C’est une gare
C’est une pieuvre
Elle renifle
Elle gambade
Sur le quai
Puis change
D’idée
Sans prévenir je veux dire
Qu’est ce que j’imaginais ?
Ça clapote un peu
Je suis à la gare
Assis
C’est un bathyscaphe ici
Ça bourdonne
L’air est tout saturé
De petites racines increvables
Je pense à cette femme
Depuis combien de jours
De… bon sang !
Où est passé l’ordre de mission ?!
On traverse une couche
De menus poissons
Je pense à elle
Qui passe tout entière
Par le hublot du fond
Sans foutre de flotte partout
Pourquoi
Ne descendrait-elle pas du wagon
Tout juste maintenant ?
Un deux
Je passe la serpillière
Un, deux
Circuits de touché
À cause de la pression
Les fuites s’allument partout
C’est toute une affaire
D’aller vider les seaux
Mais d’ennui non
Jamais
La loco grince
Sur les rails
Je suis assis
Au bout du banc
J’observe à nouveau
Les femmes
Ont l’air d’avoir été couturées
Les hommes
Ont l’air
D’habiter sous terre
Un trou chacun
Et la vaste épaisseur
Ça passe au jaune
Sur le quai
La pieuvre explose
Il y a
Ces affiches de publicité
Pleines de soifs amusantes
J’observe ma tête
Amusée
Sur une vitre qui passe
J’ai meilleure mine
De jour en jour
Je m’ennuie
De moins en moins.

Sans date, Lons le Saunier

Désinfection

Nous attaquons la cuisine
Et ses nombreux détails

Le buffet de formica bleu m’échoit
Les ustensiles, les boîtes, les plats

Il est dix heures du matin
Si j’en crois la lumière du balcon

Il faut passer le liquide glissant
Sur chaque centimètre carré

Chaque angle, tout soulever
Mouiller les rainures et les gonds

Chaque dent de fourchette
Chaque picot des râpes

Ça sèche à l’instant sans trace
Ais-je déjà nettoyé ce col de bocal ?

Pourquoi n’utilise-t-on pas des bains ?
Pourquoi n’abandonne-t-on pas ?

Respirer sous le masque est pénible
Et la peau sue dans les gants

Je regarde souvent du côté du balcon
J’attends de voir les oiseaux

Tout cet ennui ne pèserait rien
S’ils se posaient maintenant.

10 octobre 2008, An Ividic, 9h44

De chez JuriGène™

Et au réveil en somme il était mort
Ainsi se termine l’étrange histoire
Du type construit par JuriGène™
Un type affreux vous pouvez croire

En fait on voudrait se demander
Pourquoi vers la fin il a laissé
Au fils, au père, ses poursuivants
La possibilité de le fiche bas

Le fils l’a manqué, le père est derrière
On avait si peu de munitions (quatre)
Le fils flanque dans la porte la dernière
Le type de chez JuriGène™ a gagné

Et pourtant le voilà calme et couché
Et le père a tout loisir d’arracher
Du chambranle la flèche explosive
Et de lui planter plaf dans le cou

À bout portant à bout portant
On a beau sortir de chez JuriGène™
Les yeux fermés, paisible et dégagé
Au réveil, en somme, on est mort

Je sais je sais on ne devrait pas
Tirer le portrait d’un mercenaire
Avec mystère, mais pour en dire ici
Davantage il faudrait l’inventer.

Penvenan, 6 février 2008

Les mouches

Un jour
J’ai fait une boucherie de mouches
Avec une écramouillette
En plastique
Ça m’a guéri d’en tuer plus
Je ne saurais dire pourquoi

Mais il vrai qu’ici
Nous n’en avons guère plus
De cinq à la fois
Et qu’il nous est loisible
De les voir audacieuses
Officielles et véloces

À une époque
J’en enrôlais
Dans des espèces de cirques
Je les voyais capables
D’étirer dans tous les axes
La fort complexe
Géométrie spatiale
À qui nous offrons parfois
Nos légers sommets

Je reconnais
Qu’une seule suffit
À bousiller la sieste

On voit bien qu’elles utilisent
Des méthodes de nouage
Inconnues

On voit bien qu’elles s’adonnent
À des géographies
Sans persistance

Mais comme pour la chauve-souris
La mouche, moins sauvage
Laisse après elle
Ce bref historique du geste
Par lequel on peut présager
De la sous-structure polycristalline
Du monde entier
C’est-à-dire
Sans suite ni terminaison.

7-13 août 2007, Kergloff-Vihan

Égal à deux

Au fond, je me fiche

Quand j’additionne
Les plats de minutes
Passées dans l’actualité

À m’empiffrer de petites choses
Bien volatiles
D’obtenir moins d’éclairage

D’obtenir moins d’éclairage
Qu’à partager, disons
Deux petits tours de tronc

De la vie d’un arbre
De la vie si solide tard le soir
Sur une pelouse urbaine

Ou bien d’aboutir
-Tous calculs vérifiés-
A moins d’appétit pour la suite

Qu’à pinailler deux minutes
Aux marées hautes
D’un seul buisson

– Trois insectes filaires
Et une goutte de pluie
Rencognée dans un pli –

Je me fiche au fond
Quand j’additionne
C’est imparable

Mais l’ensemble des phénomènes
Égale toujours à deux
Je veux dire un chiffre rond

Virgule quelque chose
Je ne dis pas qu’il faille
Sortir de table

Je dis que tout cela
Produit bien d’une buée
Qui m’encrasse

Et me saoule.

24 juin 2007, au cinéma Rexy, Tours

Golem

Alors le maître glissa le plat du pouce
Au front de la bête

Une dernière fois
Et le sachant, s’émut

Un instant, qui dû paraître
Un début, c’est-à-dire

Photographie de l’éclosion
D’une bulle de glaise

Alors la bête, sans une hâte
Dit : maître, votre dernier voeu m’a

Alors la bête tressaillit
Maître, votre dernier voeu m’a

J’ai voulu te donner d’être tendre
Dit le maître sachant qu’Elle ne finirait pas

Et il y avait dans la créature
Tout l’arc vertébral

Et le tout début du baiser
Dans l’atroce de sa bouche

Et l’humidité sourdait d’Elle
Petit œil de sève de la prune

Et parfois dans le haut du ciel
Et parfois dans les remuements

Maître, votre dernier vœu m’a
Mais lui ne put soutenir son regard

Ni l’entendre s’arrêter davantage
Ni risquer la moindre cruauté

Avec un mot de courage
Ou quelque bonne perspective pour le tard.

23 juillet 2006, Colognac

Bombes

L’église est bombardée de très haut
Dards minuscules d’une rare densité
Tirés au rythme d’un par an
Mille ans par nuit

Les fumées planent, horizontales
Je lui en montre les rubans
L’impact est redoutable
Le ciel absolument bleu

D’abord, elle ne me croit pas
Puis des plaques perforées
Tombent à plat
Incandescentes et voraces

L’église est la proie de la vitesse
Le village, d’une ruée de plomb
Nous n’essayons pas de filer
Le bulbe du clocher éternue en dedans

Des fragments d’enveloppe en métal
Tombent à une allure de feuille
Peau morte de l’armure
Quelque part accroupie là-haut

On ne voit rien venir
Et ça nous entre dans les pieds
Sans voir l’humble trésor de nos peaux
Il est trop tard il est trop tard

Il est trop tard il est trop tôt.

9 octobre 2005, Faches-Thumesnil

Hôtel

Dans la chambre d’hôtel
On pose ses affaires sur la table

La fenêtre est à peine ouverte
Il est assez tard

De la lumière passe encore
Entre les pans d’immeubles

On est seul ici avec quelque chose à finir
Les commodités n’ont pas d’attrait

On ne retournera pas au bar
On n’allumera pas la télé

On transporte avec soi l’essentiel
Dans un ordinateur en métal

Fin mars
On a passé le ciel à la serpillère

Il fait beau comme au futur été
Pas assez chaud pour trainer dehors

Avec la nonchalance que l’on aime
On a passé vingt minutes en bas

Acheté des cigares
Déployé les pages d’un journal

On a un peu lu en braille
Les aspérités de l’actualité

On a un peu détaillé
La conversation des types appuyés

Dans l’ambiance cordiale de l’heure apéritive
On a payé

La semaine suivante
On chercherait la plume et du papier.

31 mars 2005, Hôtel Astoria, Brest

Une ombre

J’ai vu la bête sans épaisseur
Le haut chien noir à tête de chat

Finir de traverser la route
Manger les phares devant moi

Et son ombre verticale très dense
Aussitôt glisser dans les buissons

Dont la maigre peau végétale
N’a pas pu frissonner comme moi

Ni tout de suite en l’absorbant
Ni maintenant que j’y pense

J’ai vu la bête sans épaisseur
Que l’autre fois j’appelais puma.

27 novembre 2004, Douarnenez