Nazbrok

Modeste arpenteur
D’un Prince de grève
Dépourvu de fixité
D’alliances, d’impunité

On cloque du pied
A l’aube de l’année
La dorsale sonore
Du sillon du Talbert

Millions d’enclumes
Où fonder
Millions de galets
La molécule
D’un prompt essor

Le talon de l’ouvrier
Tarabuste encore
L’interminable
Essaim du Talbert

Qu’une soudaine gravité
Très haut-placée
Tire en arrière
Les cheveux de la marée

Feu de soude
À la côte
Et valdingue
De clapots
Et giclées de sang gris !

Rendu tout au bout
On observe fumer
La candidature — enfin
D’un archipel

Échevelé dans l’aube
Et très noir
D’un pétage d’encre
Asphyxiée

On le devine,
Les sentinelles ventilent
Après l’apnée
Debout
Aiguës sur les ceintures

Mais la pointe mobile
Du sillon
N’atteint pas
Ces banlieues circulaires

Et seul à l’aube
Nazbrock
Espèce de prince
De la broutille

On pose
Un demi-galet mordu
Au sommet
Du plus occidental
Des trois cairns

Puis la porte se ferme
À mesure
Trois pas derrière soi
Avec un bruit mouillé

Le Prince ira, nomade
Disputer à la lune
L’emprise
De la marée

Atteindre les cités
Nouer des couronnes
Marcher
Sur un cheveu
Mais pour l’heure

Salut
Aux oies bernaches
Au goémon
Et aux nuages

Peuples
De qui je suis serviable
Et affamé
Et peut-être slave

On chevauche
Sur les seuls sabots
De l’arpenteur
La dorsale
Émergée du Talbert.

18 janvier 2000, Pleubian, Sillon du Talbert

En mars

Cinq heures sur la côte
À la fin du mois de mars
L’averse avance dans la baie
Nous presse à l’abri
D’un bar à musique
Avec vue sur soi-même

Cinq heures sur la côte
À Tréboul, Finistère
L’air est neuf et pousse
Les bulles dans nos verres
Un cargo cligne en mer
La pluie hachure la baie

Six heures sur la côte
À la fin du mois de mars
S’il flotte toujours
On ira sous la flotte
Se planquer tout à l’heure
Sous l’arbre à tignasse

Et ce vieux pin cordial
Haussé sur la crique
Frémira, tu verras
Sur ta jeune joue froide
Sept heures sur la côte
Tout le ciel est par terre

A la fin du mois de mars
La vieille peau du bois
Toute cinglée d’averses
S’ébouriffe et défroisse
Par dessus nos affaires
Son ciel flambant vert.

Mars 199*, Tréboul

Décembre

Décembre, vieux froid
Je vais bientôt naître

Je me serre autour du bois
De mon squelette

Je pèse ma petite tête
Dans la paume de l’oreiller

Conférence de sang ce soir
À bord chacun se demande

Ton toboggan nous tente
Vieux froid.

2 décembre 1998, Gourlizon

Particulier cherche à louer quelque chose avec vue

La grosse boule est devenue si petite
Avons-nous grandi ?

Nous réclamons d’avantage de lumière
Avons-nous sombré ?

D’où vient que la maison ces jours-ci rétrécisse ?
Que la lumière du tungstène se mette à respirer ?

D’où vient que le monde ce matin
Cligne comme s’il allait claquer ?

D’où vient que ce type
Se fasse tellement passer pour moi ?

D’où vient qu’il faille, dis-moi
Pour descendre au plus sourd

Et tant se dévorer
Et tellement tourner sur soi

Quel secret d’amour, ma nuit ?
Dis-le, dis-le moi, tout bas.

2 octobre 1993, 30 août 1995, Gourlizon

Tête de lecture

N’est-ce pas prodigieux
Ces livres lisibles
Après tant d’années ?

N’est-ce pas prodigieux
Ces tonalités intactes
Nuancées, chacune
De leur gravité singulière
Active, amoureuse ?

N’est-ce pas prodigieux
Ces livres empreints
De musique libérable
Tandis qu’en bruit de fond
Les siècles grésillent ?

N’est-ce pas prodigieux
Ces livres lisibles
Sous la tête de lecture ?

Sans date, Douarnenez

Mange-boucle

En bas, une table, un type dans nos âges
Se cure l’oreille en bras de chemise

Contre-plongée sombre, très lente
De nombreuses rampes d’escalier convergent

Une issue de secours tire-bouchonne l’arrière-plan
Remonte une à une les personnes

L’affluence est moindre aux heures de nuit
Mais ce récent bureau déjà ne ferme plus

La table doit provenir d’un théâtre
Le type doit provenir d’un théâtre

Aussi sonore, l’escalier doit provenir d’un lycée
Ces plaignants viennent d’en ville

Par des descentes de cave personnelles
Volées de marches un rien grasses

Il n’est pas question d’expliquer
Comment s’emboîtent autant de bulles

Mais le fait est que chaque plaignant
Noyaute un certain volume étanche

Et quoique les trajets convergent
S’interpénètrent et s’englobent

Tous ces blocs d’air amniotique
Tendent à rester familiers, bien compacts

Du moins dans les premiers temps
De la descente, qui est courte

Car il est vrai qu’autour de la table
L’atmosphère s’étale, inhabitée

Et quoiqu’absolument fatale
Aux spires dont on vient s’extraire

Sa formule, brevetée, est sans incidence
Sur l’intimité du plaignant

À cet étage crucial, l’Agence entretient
Toute l’absorption nécessaire

Et puis deux couples d’oiseaux sérieux chassent
La moindre spore de ritournelles

Il y a autour de la table une belle aura
De beau trou noir et tout y passe

Le type entend douze ou trente plaintes, rote
Décroche : un autre plaignant prend sa place.

(An Ividic, 26 septembre 2008, 10h55, 1er juillet 2010, 0h12, Keraudren, K, 17 janvier 2021)

Saoul

En ce temps-là, ma mie, nous étions saouls
Mais comme aussi bien demain l’eau pure
Pourra nous sembler venimeuse
Ou les repas de grains, ou la droiture

Il n’y a rien, ma mie, pour endurer
Très longtemps nos efforts d’écorcheurs
Aucun credo de très haut cours
Un ongle actif à peler les vernis

En ce temps-là, ma mie, nous étions saouls
Pour un oui, pour un nan, toujours à cran
Ouvriers peleurs de la peau du mur
Très bien payés par l’idée de l’amoindrir

Il n’y a rien, ma mie, pour endurer
Longtemps nos efforts d’écorcheur
Aucun bond, mais tu sais bien, ma mie
Il y a qu’à la fin nous nous fatiguons.

2-3 novembre 2007, Colognac

Notion du temps

Je n’ai pas la notion du temps
Je fume sur le seuil du labo

Il pleut parmi les grands arbres
Les gouttes étaient moins longues avant

Pause parmi les équations coûteuses
À teneur élevée en nœuds

L’agenda vient de sauter
Je n’ai plus la notion du temps

Mais les labos sont raccordés
Quelqu’un va bien sonner

Il y a chaque jour dans le journal
Un signal net et précis

Il tombe des traits de vitre
Les arbres ont l’air de couler

Je me souviens d’un ou deux chapitres
D’un rêve attachant

La nostalgie du plein soleil
On y travaille, je n’en veux pas

La nostalgie, non, je n’en veux pas
Je fume sur le seuil du labo

Je mijote un coup, un casse
À la banque du langage

La fin de la clope est synchrone
Avec l’effacement du sas

J’ai l’air d’y retourner
Mais je traîne un peu

On pourrait me l’ôter
À l’arrache-dent, ma planque

Mais pour l’instant
Je n’en fais pas l’étalage

J’ai commencé à me glisser
Dans le fil des phrases

Ce n’est pas une raison suffisante
Pour m’incarcérer dans plus petit

Je n’ai pas la notion du temps
Mais tout tient dans l’alphabet.

13 août 2007, Kergloff-Vihan

Vent

On est allé sur ta tombe avec Suzanne
Et tout son siècle, vers onze heures

Le cimetière est entré dans Sigean
Ou bien la ville s’est étalée

Jour de gros vent capable
De chambouler les poubelles

En emportant le bruit, tu sais
Je voulais te dire quelque chose, pépé, mais…

On ne pesait pas assez pour tenir tête
Et Suzanne avait son air de trop petits pieds

Plus tard elle me demanderait si nous avions parlé
Quand nous étions si légers sur terre.

8 novembre 2007, Douarnenez

Monstre

Le monstre est un quadrupède
Handicapé par ma seule taille

Conçu pour disloquer
Il hoche à tout va, veut servir

Réduire, émietter, répandre
Plus rustre que lui

Un bête programme le lance
Au pied de nos petites idées

Un autre instinct l’ambitionne
De nous dépanner gratis

Pour l’heure, ce zinzin mobilise
Une bonne part de nos kilojoules

On cherche à l’évanouir en douce
À coups d’ampoules d’amour : peste !

Il n’y a guère que nos insomnies
Pour agir un peu et l’ankyloser

L’écriture l’ennuie
La lecture le barbouille

Quant à lui ôter le courant :
La foutue trouille du court-jus

L’élevage de ces énergumènes
Devrait être interdit aux enfants.

An Ividic, 15 septembre 2008, 11h32