Chant du couloir

Un bâtiment public au bord de la zone
Les lattes du parquet dans le couloir

L’air a été vidé de tous les minuscules
Et les courants de pensées pendent

Nous y jetons des seaux de langue molle
Et des flots d’air passés par le cœur

Et parfois leurs rebonds sur les murs
Nous éclaboussent de valeur

Et parfois nous donnent l’impression
De laver du collé

Et parfois nous hausse un peu la langue
Et nos serpillages laissent des serpents

Vivants verts délicats pleins d’eau
Vivants verts nus et respirants

Sur le parquet ciré de l’école
Un couloir d’ombres au bord du trou.

23 mai 2006, Douarnenez

Le vol de la chouette

Nous avons appris
À donner du bout du doigt
Un bord aux choses
À consolider dans l’action
– Déplacer la chaise –
La netteté provisoire et faramineuse
Du monde lumineux
À fourrer dans un mot
La table ou pire la lune

Nous avons vu
Quelle distance considérable
Et l’exemplaire solidité
De notre condition
Nous empêchaient d’entrer
Dans la rugosité
Du plateau rouillé
De la table en fer
De nous pencher
Sur son bord vertigineux
De voir au-delà du vide
De la couleur

Et puis nous avons su
Que les lacis du langage
Et la capsule des mots
Feraient une ruche
À l’ennui
Or la lune nous montra
Le vol de la chouette
Et son parfait silence
Passage d’une lame
À portée de bras
Dans cette grande eau plate
Où nous respirions
– Une eau de fumée -.

22 juillet 2005, Guimaec

Rudnia 2.0

Creusez un fossé d’une dizaine de mètres de profondeur sur un périmètre, disons, d’environ quatre-vingts kilomètres et commencez tout de suite à faire circuler la rumeur que le territoire de la colonie est une sorte de monstre impensable dont la moindre morsure (ou l’haleine même) transforment la chair humaine en un bois très dur, idéal pour la lutherie de haut niveau…

Croyez-moi : il n’y a que la légende pour glisser dans les siècles une idée durable. Il n’y a que le tabou pour glisser dans l’avenir une colonie viable.


Arthur S. Grevnitch, Après-demain, page 84

S’exposer

L’exposition « Zona / S’exposer à l’inconnu – Échantillons de Tchernobyl » associe dans une quarantaine de diptyques des images monochromes réalisées sans optique, un texte fragmentaire tiré du carnet de bord, des éléments audiovisuels et quelques vrais objets (livre scolaire, dosimètre allumé, carte).

Ligne d’alimentation du complexe nucléaire ЧАЗС, Ukraine

Les images jalonnent la route empruntée chaque jour entre le lieu de résidence et la forêt de Rudnia, en zone contaminée. Quelques unes proviennent de la zone du réacteur. Elles sont obtenues par l’effet direct de la lumière sur le film photo, dans une boite étanche percée d’un trou minuscule (sténopé).

l’appareil photo de Zona

Ces images rustiques résultent d’un temps de pose souvent long, dans une zone où le temps ne rythme plus la présence humaine, mais mesure plutôt la dose de rayonnement. Si les débits de dose indiqués ici restent faibles, au-delà de 0,3 microSievert par heure ils suffisent à rendre ces territoires inhabitables.

45 km au sud-ouest de Tchernobyl

La grâce est un fauve

On est en novembre
Il est deux heures de l’après-midi
Marée basse, froid dimanche

La plage fait une plaine
La mer fait la baie
Une jeune femme se donne l’eau froide

Elle est nue, elle avance
Toute la baie lui ceint le ventre
Un haussement d’eau la déhanche

D’une volte-face, debout, tranquille
Elle déboutonne ses cheveux
La grâce est un fauve

Il est deux heures de l’après-midi
La mer brode tout au bord
Avec une âme de squale.

10 janvier 2000, Douarnenez

Chat

Vers une heure du matin
Issu d’un somme théâtral
L’animal donne l’assaut

Niaque un pli du fauteuil
Roule de menus fonds de gorge
Commence à tuer

L’interrupteur de la lampe
Quelque miasme visible à lui seul
Exercices d’assassin l’hiver

Toutes sortes de proies stupéfiées
Peuplent l’appartement
Je les sauve à coups de gueule

Pour en observer ce soir
L’enfance de très près, le chat
Dès petit est un fauve abouti

Et quoique d’un mordant limité
Immature il a déjà bien saisi
La félicité de buller au fauteuil

Et toute la nécessité d’en tuer
Le moindre empêchement :
Agaçante légion des détails.

29 octobre 2004, 2h41, Douarnenez

Vu à Roche

Roche, Canton d’Attigny, Ardennes
Quatorze mars deux mille quatre

Petit paysan
Il t’a manqué une voiture automobile

Et d’aller soulever la poussière
Sous le grand circulaire de Roche

Près Chufilly, où le cimetière démembré
Évoque l’Amérique du nord

Et son église blindée la trouille fondamentale
Des nouveaux sauvages blancs

À Mery, pareil : des tombes défaites
On dirait que le sol n’en veut pas

L’herbe est verte dans l’enclos
Les perce-neiges tètent innocemment

Les vingt-deux ans d’Aristilde Charpentier
Qui manque à ses parents de 1892

Les autres noms sont mangés
Une grande bâtisse carrée hante le bois proche

Nous ne croyons pas que ces arbres
Trop jeunes, t’aient pu croiser

Mais quelle est l’échelle de temps
Du ciel, qui semble ici océanique ?

Un cavalier sort du chemin
C’est-à-dire comme on sort de l’eau

Une famille de daims campe en pleine terre,
S’alarme de très loin, gagne un autre labour

Les indices manquent
Pour en estimer l’hospitalité

À notre aplomb, d’assez haut
Un petit oiseau têtu nous jette des miettes actives

Nous heurtons, à l’angle du bois
La certitude d’une charogne

Avant ça, dans la broussaille, l’odeur
D’un datura coïncide avec l’introuvable

Tout le ciel avance avec ses grumeaux
L’éternité paraît propice

Au bas du pré, le soleil pourrait m’épingler
Sur la haie avec un fil dur de photons

Et me rogner tout l’intérieur
Mitochondrie par mitochondrie

En une ribambelle d’explosions
Simultanées, millions de gueules de fours

La caravane est prête au bout du pré
Un autre monde attend plus bas

Tendu vers un pôle inférieur
Ardennes, Aden : tourner autour de lui

Sur la terre de Roche
L’empire d’Arthur nous ponctionne, nous insémine

Et nous crachons ses vers, des bribes de lettres
De première fraîcheur.

16-17 mars 2004, Ardennes

Chronique

Ma petite fille dit :
Là, c’est le jour, et puis après la nuit
Et après le jour.

L’eau coule du robinet
La maison est chauffée
Les interrupteurs sont reliés à la lumière
Nous mangeons vraiment tous les jours
Apprendre à lire, à écrire, à jouer, dormir, être cajolé

Nous écoutons les nouvelles à la radio
Nous méprisons la télévision
Et nous comprenons la publicité
Nous savons que l’argent mène le monde
Et d’autant mieux depuis
Que les ordres modulent l’électricité
Nous rêvons d’espaces débarrassés
Mais nous savons que les espaces
Ne s’arrêtent plus à leur frontière apparente
Le monde est tout rond et l’embarras circule

Nous voulons confusément revenir
À un moment du monde où les détritus
Avaient peu de chance de passer l’hiver
C’est une pensée lancinante
Elle s’avère pratique pour vendre des yaourts
Des vêtements de pluie
Des magazines imprimés sans chlore
Des voyages authentiques mais garantis
Des assurances

Nous observons le gouvernement
Rouler aussi vite que possible

Nous observons le gouvernement
Rouler aussi vite que possible

Nous envoyons des œufs durs sur la planète Mars
Et je me demande si nous les avons bien stérilisés
Il y a des précédents
Nous avons nettoyé l’Amérique du sud avec la vérole

Malgré tant d’inepties
Nous faisons notre part
Et allons aussi bien que possible

Nous écrivons dans les journaux
Nous lançons des messages
Nous nous lisons
Quantité de faits et gestes
Sont épinglés, commentés, répercutés
Sans qu’ils nous concernent intimement
Nous admettons leur importance logique
Malgré tant d’inepties
Nous faisons notre part
Et allons aussi bien que possible.

Nous cherchons comment résister
Et à quel endroit frapper
Mais l’expérience a montré
Que les idées contrariantes appliquées violemment
Opèrent quand elles aboutissent une simple bascule
B remplace A dans une équation stable

Nous savons que transformer l’énergie
En dissipe une part
À l’échelle
Des grands mouvements directeurs
De l’économie et de la diplomatie
La part dissipée en pure misère
En réduction du lointain
En appauvrissement du vrai
N’entre dans les rapports qu’à titre commémoratif
Et jamais, dans les bilans prévisionnels
Qu’en termes de restauration d’image

Nous entendons la gauche
Dénoncer l’entreprise de la droite
Avec un beau mot -démolir-
Qui doit provenir d’un sondage
Nous n’aimons pas non plus ces gens
Qui tâchent de nous séduire

Les fruits ont l’air de sortir de prison
Il faut absorber chaque jour
Quantité de quantités minimales
Pour se tenir debout
Les études le montrent
C’est assez pratique
On a vendu, par le passé, d’autres formes de santé
Les catholiques monnayent des espèces d’exonérations

Nous dressons des listes de récriminations
Nous savons qu’il ne faut pas trop se plaindre
L’eau coule du robinet
La maison est chauffée
Il est, à l’heure actuelle, encore possible
De griller une cigarette

Nous essayerons de vous tenir au courant
De l’évolution des choses.

27 janvier 2004, Douarnenez

Batterie : Julien Le Vu, voix : Pascal Rueff © 2004

La vie à bord du carbone

La lune est jaune au ciel
La cathédrale est comble

Et bruisse et bruisse
La chorale lorgne à gauche

Et puis les acteurs cessent
Et la chorale fausse

Un fil de fumée crasse
Tord la messe

Les veuves se ramassent
Les cierges penchent

Les verrières bombent
Et puis se lâchent

L’oxygène poisse, sirop de cendre
Les hormones flèchent

On l’écharpe à coups de sang :
C’est officiel, la cérémonie flanche

Et tandis qu’à coups de cloches
On sonde l’espace

D’ardents porte-parole vous tuent la tête
Ou vous étranglent au sas

On se sent pieuvre
On se sent rare

On est si vaste et combustible
Arbre vivant, un saule, un tremble

Un feu d’ambre pâle incise l’ombre
Autour de la nef et les bois

D’origine inconnue
L’incendie suit son cours

Un instant boursouflé
-Oh les volées de molécules-

Par la prière verticale si vive :
Suif sur la cathédrale comble.

Printemps 1987, Belfort

Toujours soleil

Tu l’as revu tout à coup
Accoudé près de l’écluse
Accoudé vers midi
Dans les bruits carnivores

Ton ami est revenu
Sauf l’une de ses jambes
Ta main lui passe au travers
Réfléchis pour parler

Dans les bouillons du sas
Un animal doux respire
Mais tout veut brailler
Oublie tes futures phrases

En bas les sœurs scintillent
La mère crevure, la mère cloche-pied
Tu leur jettes un caillou
Rien n’a changé

Toujours soleil et toujours l’air
Mer et nuit et villes sommaires
Campagnes sous la pluie
Toujours vivre à moitié

L’eau dégringole la rivière
Avant la mer un jour entier
On donne aux machineries solaires
Ce même halo de gaz brûlé

Au bout d’un moment
Plus rien du cœur ni du siècle dernier
Plus personne sur l’écluse
Un beau jour de fichu.

1984, Besançon