L’examen Moyak

[L’orthographe et la ponctuation d’Andréa sont adaptées à son moteur de synthèse vocale]

 

PROLOGUE

[Andréa]
Les spectateurs, investissent les lieux. Les spectateurs, s’installent. Les spectateurs, occupent, l’espace.

[Sasha]
Notre hexapode est mentalisé par un processeur Bi-Kaltia3. Son espérance de vie est de quinze ans, soixante ans, ou trois cents ans ?
Et comme si la vie normale n’était pas assez compliquée, il faut regarder la guerre se curer les dents.
Mais le chômage n’est pas une fatalité. Approche mon garçon. Défait ta ceinture, que je jette un oeil à ton matériel.

[Andréa]
Les arachnophobes, ne risquent absolument rien. Mais le téléphone détruit la sensation de distance. Les spectateurs, s’installent.

[Sasha]
L’organisation mondiale préconise l’allaitement jusqu’à l’âge de quinze ans, au-delà même tant qu’il n’y a pas d’ambiguïté sexuelle.
Durant la séance, le niveau d’écoute ne fera de mal à personne. Chers audiospectateurs… Par pitié, éteignez vos foutus téléphones. Ils recuisent les ovaires et les glaouis, disais-je à mes amies au collège. Elles m’écoutaient.
Néanmoins, la bouche ne doit être ni mouillée ni sèche.
Le porte-parole du Ministère des Trous a notamment déclaré :
Je peux vous assurer que par une température de moins dix, si vous devez travailler pour payer votre prochain repas, la saleté nucléaire est un facteur d’inconfort mineur. Négligeable.

[Andréa]
Chère Madame

[Sasha]
Comme convenu, veuillez recevoir, chère Madame, le détail de ma candidature… Si vous ne voyez pas que je suis le genre de personne idéale, que Dieu nous garde. Si elle n’est pas fatiguée, Dieu.
Le candidat se soumet à l’Examen de son plein gré.
Le candidat sait que sa moindre pensée va courir dans les câbles jusqu’aux oreilles du public et il y consent.
Oui.
Le candidat ne sait pas pour quel djob il joue, il ne connaît pas la durée du contrat et ne sait pas dans quel bout du monde on l’envoie.
Non, ne sait pas.
Et il y consent de son plein gré.
De tout son gré.
En vertu de quoi, le candidat peut demander tout ce qu’il veut. Jeudi dernier, un véritable artiste gagnait dix heures de travail et trente-sept kilos de raviolis. Bien joué ! Votre âme saura-t-elle toucher l’âme du public ? Êtes-vous prêt à vous soumettre à l’examen Moyak ?
Da.
Voulez-vous bien dire à haute et intelligible voix que vous comprenez dans quoi vous mettez les pieds, et que vous l’acceptez ?
Je comprends et j’accepte.
L’organisation mondiale préconise l’allaitement jusqu’à l’âge de trente ans. Et même bien au-delà tant qu’il n’y a pas d’ambiguïté sexuelle.
L’énergie est notre avenir. Économisons-le.
Éteignez vos téléphones portables. Ils contractent l’espace. L’illusion sonore n’est pas plus dangereuse qu’un verre ou deux.
Dans ce rêve, nous sommes deux, toi et moi. À trier la famille, en transit par tout un jeu d’escaliers.

[Andréa]
Les spectateurs, s’installent. Les spectateurs, sont venus rêver.

[Sasha]
Ce n’est pas dramatique.
Par ici, celles et ceux qui feront des petits. Par là, les avortements.
Par ici, celles et ceux qui feront des petits. Par là, les avortements.
Exercice d’articulation. Respiration vertébrale.
Nouvelle Agence Coloniale offre des postes de plusieurs semaines dans les secteurs crades.
Nous allons rêver, dans ce rêve l’homme est obsolète. C’est le rêve que l’on n’ose pas faire.

[Andréa]
J’aime les spectateurs.

[Sasha]
Il faut manger de l’ail.
Grâce à une molécule particulière, l’ail agit sur la peau délicate des asticots et les fripe.
C’est pareil avec les commerciaux. J’ai mis au point une molécule qui les fripe à 90%.

[Andréa]
Les spectateurs, parlent entre eux. Les spectateurs, attendent le début de l’émission.

[Sasha]
Exercice de parcimonie active.
On a quelque chose dans vos cordes, vous planterez des fourchettes. Il faut planter les dents en l’air. On ne vous le redira pas.

[Andréa]
Les vrais spectateurs, font les vrais rêves.

[Sasha]
Un peu après le 26 avril, Dieu descend voir tout ce bordel de l’accident ; il visite la centrale, les ouvriers, leurs descendants, les arbres, les poissons, l’interminable foutoir de sa création, ordres, sous-ordres, et tout ce qui doit se reproduire ; il lui faut deux jours pour retrouver sa manière de penser habituelle.

[Andréa]
Les vrais spectateurs, font les beaux rêves.

[Sasha]
Exercice de démolition.
Dieu se décide à solder sa créature de luxe. Il rédige une annonce.
Donne espèce sophistiquée, 35 000 ans minimum, état moyen, âme torve. Pas sérieux s’abstenir. Contacter ma pomme.

[Andréa]
Parlez, chers spectateurs, que j’aime entendre. Éteignez, veaux délicieux téléphones.
Les spectateurs, attendent, le début de l’émission

[Sasha]
Un jour que Dieu créait des mondes, il sentit que la conscience de soi, dont il tartinait ses animaux de luxe, causait presque toujours des problèmes, elle s’écaillait. Ça démangeait.
Dans son infinie sagesse, Dieu nous ôta de la vie commune. Il mit toute l’humanité dans un rêve qu’il créa exprès.
Nous sommes dans le rêve de Dieu, à nous gratter.

[Andréa]
Nous allons mettre les casques
Antenne, dans moins de deux minutes
Connexion imminente
Câble à gauche
Câble à gauche
Votre casque est un véhicule de transport assez fragile
Ne vous asseyez pas dessus
Réglez-le pour votre confort absolu
Au besoin, enlevez vos boucles d’oreilles
Les coussinets noirs, entourent vos oreilles
Le volume sonore ne vous fera pas mal
Et je veillerai sur vous
Câble, à gauche
Je m’appelle, An-dréa
Antenne, dans trente secondes
Si vous êtes sous l’emprise de l’alcool, ou de la drogue, ou de l’anxiété générale, souvenez-vous, s’il vous plait que certaines traditions humaines considèrent notre vie comme une simple illusion
Dix. Neuf. Huit. Sept. Six. Cinq…

 

ACTE 1 SCÈNE 1

[Hotesse]
Qu’on le veuille ou non, deux choses vont être autorisées : le cannabis, anxiolytique d’un excellent rapport fiscal, et, l’euthanasie, pour nous soulager du fardeau des retraites.
La question n’est plus de savoir s’il faut ou s’il ne faut pas, mais à qui s’adresser pour un service de qualité, je veux dire, tant pour l’excellence technique que pour le tact.
J’ai une vieille maman et quand il sera temps, je veux lui offrir un service à la hauteur du dévouement qu’elle a toujours manifesté à mon égard. Quoi de plus normal ? Il n’est pas question qu’un robot lui fasse l’injection.
Euthana point go est le premier service international, cent pour cent efficace et toujours humain.
Euthana point go. Quand il le faut.

 

ACTE 1 SCÈNE 2

[Sasha]
Chers audiospectateurs, bienvenue dans l’Examen Moyak, l’émission qui sauve la vie… Enfin, j’espère !
Ici, Sasha Olganovna, en direct de [nom de la salle] à [nom de la ville]
Le projecteur psychosonore est piloté ce soir par l’excellent maître Kabân — le sanglier ukrainien —, fin prêt à vous assister — on l’applaudit !
Vous le savez, nous ne faisons pas reculer le chômage, nous faisons progresser l’homme. Et un homme à la fois, ce n’est déjà pas si mal…
Ensemble, nous allons tenter de supprimer un chômeur, ensemble, nous allons tenter de lever un homme.
À l’issue de cette émission, deux choix tout simples : ou bien le candidat vous a plu et vous lui donnez le job, ou bien le job est vendu aux enchères et nous nous partageons, cher public, le bénéfice…
Notre sponsor est une ONG qui rachète les accidents nucléaires, Nouvelle Agence Coloniale invite à planter l’avenir, et Nouvelle Agence Coloniale ne fait pas les choses à moitié. En jeu ce soir un djob comme on n’en fait plus plus tout, à tel point, cher public, que je vous mets au défi d’en deviner la durée…
Eh… On dirait qu’à [nom de la ville], on n’ose plus rêver…
Ce soir, l’examen Moyak sort de son chapeau — dites-moi que cette émission est indispensable —, un poste de 3 MOIS ! Trois mois en plein air pour un candidat masculin !
Ahhh ! Les dames sont chaudes…
Notre candidat a trente-cinq ans, il a été techno-cadre dans le secteur bancaire, il a déjà eu deux enfants normaux, aujourd’hui tutorés par l’État… Bravo !
Il ne sait rien du djob, il nous montrera son âme, il nous dira son prix… Vous serez son pèse-personne, vous direz s’il mérite le djob !
Il se dit prêt à tout…
Mais en a-t-il les couilles ?

 

ACTE 1 SCÈNE 3

[Sasha]
Imaginé par Ernest Moyak, mis au point par l’Institut Technologique, l’examen Moyak libère l’âme humaine.
Grâce à une clé sonore extraite de l’ADN, l’âme du candidat se manifeste sous une forme audible, tout à fait troublante…
Ensemble, nous allons passer une heure dans la peau d’un autre. Délice, cauchemar ?
Dans une heure, je vous pose la question critique : vous a-t-il convaincu ?
Dans une heure, son âme vous a régalé et c’est gagné pour lui.
Ou bien dans une heure, son âme vous a déçu et nous expédions ce cauchemar dans l’espace infécond !
Vous êtes dans l’Examen Moyak, l’émission qui pèse les âmes, l’émission dont vous êtes Dieu par intérim, l’émission cent pour cent 3D. Ici Sasha Olganovna. Restez connectés.

 

ACTE 1 SCÈNE 4

[Sasha]
Jeudi dernier, c’était un djob de maintien de l’ordre sur les plages nord-est du Japon, où les fantômes créent des situations… L’âme du candidat Thierry Batalo attrapait le public avec sa terrible musique de contention… Extrait.

[Hôtesse]
Ce lieu de diffusion culturel participe à l’effort gouvernemental de remémoration Stop Alzheimer : le résumé du dernier examen. J’ai beaucoup aimé le candidat…

[Thierry Batalo]
… Non, je dis que mon essai musical pour la contention des fantômes japonais est un trompe-la-mort, et rien d’autre, et qu’il ne peut pas servir à déprimer pour de vrai des fantômes japonais, fussent-ils tellement énervés ou déjà si tristes qu’on leur donnerait illico un bras, si l’on pouvait se l’ôter proprement, et quoique rendre à des fantômes le goût de la viande ne soit pas, je crois, une idée à mettre entre toutes les mains, n’importe quel chien peut le comprendre. À vrai dire, ne confinez pas les fantômes, et même laissez-les hanter les ministères. À vrai dire, ne leur jouez pas ma petite musique pour les tenir en laisse.
Mais d’accord pour un authentique contrat de dix heures et deux repas par jour. Ou trente-cinq kilos de raviolis plus deux gratuits, oui comme vous voulez…

[Hôtesse]
Il vivait seul
Avec sa femme
Au trou du monde
Depuis longtemps
Deux vieux
D’outre raison
Si longtemps
Qu’en octobre
Il est mort
Trois-quatre jours
Avant que
Nous le sachions

 

ACTE 1 SCÈNE 5

[Sasha]
Candidat d’hier, candidat de demain…
Quand nous aurons visité le candidat d’aujourd’hui, le monde aura-t-il fini de tourner ? Non cher public, alors voyons le menu de la semaine prochaine…
Volontaire pour l’examen Moyak ?
Vous avez eu deux pages pour me dire pourquoi vous vouliez passer l’examen.
Vous avez trente secondes pour que j’y croie…

[Andréa]
Lot, numéro, 17
Futur candidat numéro 1

[Candidat 1]

[Andréa]
Futur candidat numéro 2

[Candidat 2]

[Andréa]
Futur candidat numéro 3

[Candidat 3]

[Sasha]
Laquelle, lequel, passera sur le grill la semaine prochaine ?
Candidat 1… Qui a faim pour le candidat numéro 1 ? Faites du bruit s’il vous plait…
Candidat 2…
Candidat 3 maintenant…

[Hôtesse]
Le candidat numéro 2 l’emporte…

[Sasha]
C’est un charmant jeune homme, vivement la semaine prochaine…
Mais retour au présent.
Mesdames et messieurs… notre sponsor du jour !

 

ACTE 1 SCÈNE 6

[Sasha]
Il fallait l’oser ! Transformer les accidents nucléaires en zones libres pour y planter de nouvelles formes sociétales. C’est le pari phénoménal de Nouvelle Agence Coloniale…
Virginie Romersse, vous dirigez la filiale Europe de Nouvelle Agence Coloniale, vous revenez d’Ukraine où vous posez les bases d’une prochaine colonie, je crois. Comment ça se passe là-haut ?

[Virginie Romersse]
Bonsoir. Oui, eh bien, nous venons en effet de boucler un autre protectorat de cent kilomètres carrés, pour y planter d’ici deux ans, une open colonie, oui…

[Sasha]
De quelle nature, Virginie Romersse ?

[Virginie Romersse]
Pardon ?

[Sasha]
Une colonie de quelle nature cette fois, Virginie ?

[Virginie Romersse]
Oui, écoutez, nous négocions avec le gouvernement et ça se passe assez bien, donc elle sera probablement du genre flag and forget…

[Sasha]
À oublier donc…

[Virginie Romersse]
Oui, « plante et oublie », notre modèle le plus étanche. C’est rassurant pour nos partenaires.

[Sasha]
Virginie, vous comptez sur le redoutable pèse-personne de l’Examen Moyak… Vous cherchez un expérimentateur, je crois…

[Virginie Romersse]
Oui, nous avons besoin d’un reproducteur mâle, pour les tests sanitaires préalables. Les conditions sont rustiques, avec un contrat de trois mois fermes. Mais attention : si tout marche, ça pourrait devenir un contrat à vie…

[Sasha]
C’est du délire… Il n’y a pas de reproducteur en Ukraine, Virginie Romersse ?

[Virginie Romersse]
Si-si, bien sûr, mais la loi sur le brassage des gènes autorise 2% de Français. Le mélange améliore la résistance. J’espère que L’Examen Moyak nous dénichera la perle rare…

[Sasha]
Comptez sur nous, Virginie. Rendez-vous dans un petit quarante minutes maintenant.
Les zones radioactives font peur. Elles offrent pourtant des conditions plutôt propices à la vie, si l’on considère les difficultés de la conquête spatiale…
Tout de suite, le publi-reportage…

[Hôtesse]
À vingt-et-un ans, il a eu le choix : filer dans l’espace et tenter de coloniser des mondes brûlés ou bien se cramponner sur terre avec des idées neuves. Il n’a pas tellement hésité. Nous allons coloniser des endroits devenus difficiles, la question n’est plus de savoir s’il faut ou s’il ne faut pas, mais à qui s’adresser pour un sacrifice de qualité.
Nouvelle Agence Coloniale opère sur la terre-mère une conversion harmonieuse des zones contaminées. Montez votre propre communauté et créez la colonie de vos rêves. Nos utopies ont de l’avenir.
Nouvelle Agence Coloniale. Nous avons un avenir.
Inscrivez-vous sans attendre sur nac point solutions.

[Sasha]
Risque très faible à faible, grand air, indépendance, filles superbes, pour un job de reproducteur…
Hé ! Mais dites-moi… Un vrai calvaire !
Voilà mon offre : trois mois d’insémination à l’ancienne dans un pays haut en couleur.
J’appelle Victor Lipch, le candidat que l’Examen Moyak vous propose de libérer du chômage.

 

ACTE 1 SCÈNE 7

[Sasha]
Vous n’avez rien entendu…

[Victor]
Non, à propos de quoi ?…
On m’entend là ?

[Sasha]
Nous accueillons Victor, trente-cinq ans, veuf, deux enfants, au chômage depuis…

[Victor]
31 juillet 2012. Matricule F-Y-19-37-82-54-6

[Sasha]
Vous êtes un chômeur authentique, vous êtes compétent, fiable, vous êtes drôle, votre candidature nous a convaincus. Vous jouez ce soir pour un job en plein air.
Vous aimez la nature, Victor ?

[Victor]
Non, évidemment non.

[Sasha]
Ça commence fort, vous avez du caractère…
Victor, vous avez choisi de passer l’examen dans l’environnement d’épreuve « bouillon »… Comment vous sentez-vous dans le bouillon ?

[Victor]
J’y pense depuis que j’y suis : comme un poisson rouge dans un p’tit bol. Avec un chat dans les parages. Je sens que la température baisse…

[Sasha]
Hum… Votre âme est tracassée, Victor, c’est tout à fait normal ; ce malaise indique que le contact est établi. Ça disparaît quand la pompe démarre.
Victor, dans l’environnement bouillon, vous êtes en direct depuis le caisson ultra-derme de l’Institut Technologique, les spécialistes vous préparent. Nous avons bien reçu votre échantillon de sperme… Il est magnifique ! Tout va bien se passer, Victor.
Victor ?

[Victor]
Ça baigne.
Hé, salut grand frère…

[Sasha]
Ne touchez pas au système…
Nous allons vous explorer avec la meilleure acuité possible, vous avez pourtant le droit de nous cacher quelque chose.
Avez-vous quelque chose à nous cacher, Victor ?

[Victor]
Heu… oui, je voudrais utiliser mon joker… pour l’année de mes neuf ans.

[Sasha]
Cette période sera ôtée de la projection, je vous en fais le serment.
Victor, votre candidature nous a plu pour son côté pragmatique. Vous voulez lancer le site dnonce.com, le site pour dénoncer sans se prendre la tête…

[Victor]
Non-non..
Le site existe…

[Sasha]
Dites-nous tout, Victor…

[Victor]
La fraude, c’est toujours un manque à gagner pour quelqu’un. Donc, ce quelqu’un peut bien laisser un p’tit pourcentage pour récompenser la bonne information.
On connaît tous des fraudeurs… Et on a tous envie que l’information circule.

[Sasha]
Victor…

[Victor]
Vous vous connectez, vous dénoncez, vous touchez. J’espère que mon passage dans l’émission donnera envie aux gens d’essayer.

[Sasha]
Victor, je suis sûre que l’Examen Moyak sera le trampoline dont vous rêvez, mais est-ce que ça ne pose pas une question morale ?

[Victor]
Quelle question morale ?
C’est la guerre, non ? Je dois nourrir deux gosses pour le compte de l’état et mon travail a disparu.
Et puis la fraude entretient les conflits médiocres. Les gens survivent au lieu de donner des coups de pied au cul…

[Sasha]
Est-ce qu’il ne vous arrive pas de tricher quelquefois, Victor ?

[Victor]
Hé… Écoutez, je suis dans le bocal, la température baisse, dans cinq minutes, je serai … ben, à poil, à poil devant tout le monde… Question triche, on fait mieux, non ? Merci de ne pas l’oublier tout à l’heure. Je ne sais pas ce que ce donnera la visite, mais n’oubliez pas que nous sommes sûrement un peu cousins ! Faut jouer en équipe !

[Sasha]
À propos d’équipe, en 2012, vous êtes allé en Ukraine…

[Victor]
C’était pour la coupe d’Europe. On a gagné d’assister à la finale avec mon frangin. C’était cinglé…

[Sasha]
Vous avez même fait l’excursion à Чорнобиль, la célèbre station atomique…

[Victor]
Vous savez, j’ai un peu tout vu avec deux-trois grammes…
Mais avant d’arriver à la centrale, il fallait descendre du bus, et là ça m’a scotché. C’était vert, les arbres, l’herbe… Le frangin a dit : ils font des essais de fin du monde… Mais moi, je suis resté planté là une éternité, parait-il. Il a fallu me remonter dans le bus.

[Sasha]
Ça ne vous fait pas peur, Victor ?

[Victor]
Quoi donc ?

[Sasha]
La radioactivité.

[Victor]
Mes gosses sont faits, j’imagine que ça va.

[Sasha]
Vous n’en voulez plus ?

[Victor]
De quoi ?

[Sasha]
Vous ne voulez plus d’enfants, Victor ?

[Victor]
Si-si. J’aimerais bien en élever un ou deux moi-même. Mais faut les nourrir. Si le site marche, ben, on verra… Je n’ai plus trop pied là, je flotte…

[Andréa]
La psychopompe, démarre.

[Sasha]
Il est temps, candidat Lipch…

 

ACTE 2 SCÈNE 1

[Choeur]
Il est temps de procéder aux dispositions légales. Parlez très distinctement.
Candidat Lipch, vous vous soumettez à l’examen Mo-yak de votre plein gré…
Vous savez que votre âme va courir jusqu’aux casques, vous savez qu’elle va s’extirper de vous, et entrer dans l’espace collectif… et vous l’acceptez…

[Victor]
Oui.

[Choeur]
… Vous ne savez pas pour quel job vous jouez, vous ne connaissez pas la durée du travail, et vous ne savez pas où le sponsor vous expédie ?

[Victor]
Non, je ne sais pas.

[Choeur et Sasha]
Et vous êtes bien d’accord ?

[Victor]
Oui.

[Choeur et Sasha]
Voulez-vous dire tout haut que vous avez les idées claires et que vous acceptez ?

[Victor]
J’ai les idées claires et j’accepte…

[Sasha]
Victor, vous avez conscience de ce qui est en train de se jouer ?
Vous allez être connecté, tout à l’heure vous serez peut-être idiot, ou très triste… Ou pire… Vous le savez ?
Nous sommes entre nous, là… Maître Kabân n’a pas encore mangé la clef… Vous pouvez encore dire stop. Tout le monde comprendra.

[Victor]
Non, c’est bon. Je veux dire mon prix.

[Sasha]
Le candidat veut dire son prix…

[Choeur et Sasha]
Que son âme nous séduise et il lui sera donné ce qu’il demande.
Candidat, quel salaire demandez-vous pour ce job ?

[Victor]
Je demande une femme.

[Sasha]
Nous sommes… sonnées… Le candidat Lipch demande une femme…
Bonne chance, Victor.

 

ACTE 2 SCÈNE 2

[Laborantine 1]
Température ?

[Laborantine 2]
Stable

[Laborantine 1]
Pression ?

[Laborantine 3]
Concrète

[Laborantine 1]
Incision

[Victor]
Aaaahhh… !

[Laborantine 1]
Extrusion

[Laborantine 2]
Extrudé !

[Laborantine 1]
Expulsez la clé

[Laborantine 1]
Clé conforme ?

[Laborantine 3]
Conforme…

[Laborantine 1]
Le sujet est prêt, Madame.

 

ACTE 2 SCÈNE 3

[Victor]
Oooh… faites comme vous voulez…

[Sasha]
Dieu a inventé le galet, il le trouve parfait et pendant quelques millions d’années, ça lui va bien.

[Victor]
On n’est pas mariés, non ?

[Sasha]
Un matin, il a envie de mettre au monde un truc fragile, vulnérable, et de voir comment ça pourrait s’en sortir.

[Victor]
On a quelques divergences ?

[Sasha]
Il avait dû rêver.

[Victor]
Certes.

[Sasha]
Il attrape le galet et le rend tout mou. Il ne faut pas trente-six minutes à Dieu pour voir que ça n’a pas d’avenir.

[Victor]
… Mais faites-la votre vie ! Voilà.

[Sasha]
Alors, il met de l’amour par ci, de l’amour par là, et ça finir par faire un truc ambitieux.

[Victor]
Et merde aux avocats… Mon âme se prend pour un avocat, figure-toi.

[Sasha]
Et pendant tout le dimanche, ça l’éclate bien cette petite méduse amoureuse…

[Victor]
Genre : appuie-toi, c’est du hérisson…

[Sasha]
Et en fin d’après-midi, il dépose la créature au bord de la mer…

[Victor]
Toi, le type là, à la tête de sanglier…

[Sasha]
En deux secondes, le ressac la déchire sur les cailloux.

[Victor]
Mon grand frère dirait : je t’ai à l’oeil, hein…

[Sasha]
Pendant le million d’années suivant, Dieu invente la mélancolie, s’y vautre, l’explore à fond.

[Victor]
Qu’est-ce que je fous là… ?
Ah ! Y a un chat dans la p… ?

[Sasha]
Un jour, il retourne au labo et rebricole la méduse. Il lui dit : « ma cocotte, t’as deux minutes d’espérance de vie et la faculté merveilleuse de te débrouiller dans la vie ».
Dieu lui file un peu d’amour et lui dit : « je ne sais pas, tâche de te reproduire ».

 

ACTE 2 SCÈNE 4

[Sasha]
Alors la petite méduse dit : « Oh, la vache » et donc, elle y va.

[Alfred]
Vous n’auriez pas une cigarette s’il vous plait ?
Non, avant j’étais chez un gros gros fumeur… et j’aimais ça

[Andréa]
Maître Alfred Tomo-tzi, l’âme du candidat

[Alfred]
Mon client est un type assez intéressant…
Il est né en 1981 dans une famille sans histoire, sa vie est banale.
Mais la première chose à savoir est que je n’ai rien demandé.
Il n’est pas très confortable, et je ne suis pas ravi de devoir vous le vendre.
Bon. Mon client est ingénieur, il est expert en statistiques dans le secteur bancaire, si vous voyez ce que je veux dire. Une femme l’a trouvé à son goût et mon client a rempli ses obligations biologiques. Leurs deux enfants sont en assez bonne santé, si bien que l’État les a pris en charge. Mais bien sûr, mon client doit payer la lourde pension alimentaire, ce qui, vous le savez, n’est pas de la tarte. D’autant que sa femme est morte maintenant et qu’il est seul.
Ouais…

 

ACTE 2 SCÈNE 5

[Alfred]
Donc petit a.
Petit a, petit a…
On pourrait arrêter ce cinéma, s’il vous plait, mademoiselle ?
Donc, il faut travailler. Chaque journée passe à payer la précédente. Ou la suivante. C’est une tension permanente. Vous connaissez ça.
Nous sommes un peu anxieux de la boîte aux lettres, nous tâchons de prendre une douche par semaine, le football nous excite…
Nous détestons les mouches…
Écoutez, faisons simple.
L’enverrez-vous ?!
Lui donnerez-vous ce qu’il demande ?
Mais pourquoi pas, au fait ?
Mon client ne vous a rien coûté.
Et quand bien même il n’irait pas… vous n’irez pas non plus.

 

ACTE 2 SCÈNE 6

[Alfred]
Excusez-moi, une voiture gêne… Non, je plaisante.
Je dois vous entretenir d’un détail.

[Andréa]
Maître Alfred Tomo-tzi

[Alfred]
Petit b, petit b…
Il nous est arrivé un truc qui devrait tiédir votre jugement. Mon client est allé se murger en Ukraine à l’occasion d’un raout de foot… Bon, il est allé se détendre…
Donc, mon client arrive à Kiev et, par un concours de circonstances dont vous voudrez bien excuser l’invraisemblance, le voilà parti en bus dans le coin de Tchernobyl, où des visites payantes sont organisées.
À l’occasion d’un arrêt pipi, tout le bus met pied à terre, et mon client se trouve soudain frappé de stupeur. La verdure — une verdure ordinaire, verte…
… le subjugue, figurez-vous… Il reste planté sur le bas côté. Alors on s’interroge, on s’inquiète, je suis moi-même un peu perplexe. Il faut, pour finir, le hisser dans le bus afin d’atteindre à l’heure le restaurant.
Quelque chose, mesdames et messieurs, n’aura pas manqué de vous frapper…

 

ACTE 2 SCÈNE 7

[Alfred]
Ahhh !… Petit c, petit c…
Avez-vous noté combien cet épisode ukrainien rend Victor plus intéressant ?
Comment cet être terne, sans crier gare, au pire endroit, entre en grâce…
L’alcool n’est pas l’agent principal.
Je pratique le bonhomme depuis trente-cinq ans et je peux vous assurer qu’il est rentré plus propre et plus confortable.

[Une spectatrice]
C’est grâce au foot !

[Alfred]
On aimerait le croire…
Mais non, chère Madame.
Cette extase est plutôt typique d’un genre d’homme idéal…
Regardez-le faire pipi au bord de la route, sonné par l’inoxydable respiration du monde… Il flotte, il s’oublie… Il nage dans de la sensation de bonne qualité, et le voilà pacifié ! C’est l’homme idéal pour vos jobs modernes payés à coups de détentes.
Bon. Mais venons-en au point principal : ce boulot de reproducteur…
Mesdames et Messieurs…
L’extase naturelle est la seule voie sérieuse pour que son comportement trois mois là-bas ne soit pas méprisable. On ne peut pas fonder cette foutue colonie et le renouveau de l’humanité avec moins que ça.
En l’envoyant planter ses petites extases et son poireau dans la tendre diaspora néocoloniale, vous oeuvrez pour le bien commun, c’est l’évidence. Il est l’homme du job !
[Andréa]
Quelqu’un n’a pas coupé son téléphone.

[Alfred]
Dites… pour le prix d’un témoignage aussi encourageant, il est bien évident que je ne rentrerai pas tout de suite dans Victor Lipch. J’ai l’honneur d’être son âme, mais on n’est pas marié… Non, c’est moi qui raccroche. Je vous souhaite une excellente visite !
On y va…

 

ACTE 3 SCÈNE 1

[Andréa]
L’avocat s’est barré, le candidat s’est endormi, état flasque, il rêve.

[Victor]
Le principe est simple.
Chaque fois que tu cites une marque commerciale dans la conversation, ton implant le sait, paf, tu touches zéro un centime du mot, tarif du mois dernier.
Faut prononcer correctement et éviter de coller des mots vulgaires dans la même phrase. Les répétitions bêtes ne comptent pas
Il faut être dans un contexte normal, discuter avec ses potes en sirotant sa Läegerschouk. Pof, Läegerschouk, zéro virgule un centime.
Au début, t’as pas très envie de marcher dans la combine et à la fin du mois, tu vois que t’as quand même gagné un ou deux balles…
Tu t’es même pas rendu compte qu’en parlant normalement, tu gagnais du fric !
J’veux bien une p’tite bière, beauté, s’il te plait…

[Sasha]
Donc, en gros…
Tu veux mettre une capote, c’est ça ?

[Victor]
Ouaoh…
Son p’tit nid est infesté par du plutonium, elle se rappelle pas ? Cancérigène au millionième de gramme, c’est écrit en gras dans le manuel.

[Sasha]
Eh ben, peut-être que ça enlèvera des organes inutiles… Peut-être que mes enfants sauront pas compter…

[Victor]
T’es vraiment givrée ! Les familles sont interdites. Tu trouveras personne pour t’engrosser…

[Sasha]
Hum…

[Victor]
On t’a baisé ?!

[Sasha]
Da.

[Victor]
Putain…

[Sasha]
Tu t’es fait traire mon vieux.

[Victor]
Quoi ?!

[Sasha]
Pendant ta cuite.

[Victor]
J’te dénonce !

[Sasha]
Kabân t’as donné de l’alcool, tu l’as bu et tu m’as fécondé, cul nu dans le plutonium.
Hormis ce détail qui m’amusait, ce fut strictement technique. Si tu ne veux pas finir en camp de chômage, ils ne doivent pas choper les gosses.

[Victor]
Je vais te dénoncer.

[Sasha]
J’ai dit : nous sommes obnubilés par les détails.
Il vaut mieux que tu restes dans les parages. Si ce bébé ne marche pas, faudra s’y remettre. T’es pas mal, comme clebs…
Avec tous vos engins, on ne sait plus où enterrer les petits. Si l’agence trouve un cadavre illégal, elle remonte au père.
Dans une ou deux générations, ça ira mieux.
Qu’est-ce que tu décides ?
Tu fais reproducteur par ici ou je te tue ?

 

ACTE 3 SCÈNE 2

[Sasha]
Nous sommes ici…
Dans le dernier dépôt connu…
… de la part de Dieu.

[Frère de Victor]
Qu’est-ce que la part de Dieu ?

[Victor]
Il ne fallait pas… l’inviter !

[Frère de Victor]
Je suis chez moi…
Tu as trouvé Dieu, frérot ?

[Sasha]
Nous sommes ici…
Dans le dernier dépôt connu…
… de la part de Dieu.
… Inexploitable…
… Infranchissable…

[Frère de Victor]
Tu crois, parce que tu as souffert…

[Sasha]
… Indicible…

[Frère de Victor]
De quoi a-t-il souffert ?… Ah oui ! Madame est morte ! Tu crois que tu peux flotter vingt centimètres au-dessus du régime général ? Et nous pomper l’air…

[Sasha]
… Indomptable…
… Aucune et toutes les langues…
… Imprévisible, irrécupérable…
… Immature à jamais et parfaite…

[Victor]
Il ne peut pas approcher, il ne peut pas approcher, il ne peut pas approcher. C’est étanche. C’est trop loin…
[Sasha]
Et qui toujours nous précède, la demi-seconde, le millimètre, le petit surcroit de vitesse… Quasi rien.
La preuve définitive, le trésor…

[Frère de Victor]
Combien d’excités dans ton genre ont planté leurs quenottes crades dans le gras de Dieu, frérot ?
Ce n’est plus Dieu, c’est Moby Dick ! Et un milliard de tiques, mon pote.
Car Monsieur Victor croit en Dieu… Son grand frère ne suffisait plus !

[Victor]
Fallait pas l’inviter !

[Sasha]
Je reconnais que mes enfants sortiront d’une manigance, si on veut.
Pour autant, les enfants sont fragiles, vraiment longs à finir et on ne peut pas se permettre d’en perdre tellement. Il vaudrait mieux les pondre par dix mille et qu’en trois semaines ils se démerdent. Quitte à faire une croix sur les trois quarts. Mais ce n’est pas notre lot.
Les choses sont bien claires dans ma tête.

[Frère de Victor]
Oh ! Tu nous les brises avec tes extases douloureuses ! Nous sommes des colons… Point.
Tu veux vraiment t’installer dans cette cabane, mon frère ? Avec cette folle ?
Pardon
Comment t’as trouvé ce dépôt… J’avais même pas idée qu’il en restait….

[Sasha]
Ne dites rien, Victor…

[Frère de Victor]
Nous ne sommes pas faits pour contempler la perfection, mais pour la remettre en train, à coup de pompe dans le cul, voilà…

[Sasha]
Quelquefois le train du vent plonge vers nous. On l’entend déplacer les troncs, descendre au ralenti. Sa masse invisible nous ébouriffe cinq secondes. Il sent le nord.
On peut dire que la vie est un rêve, ici.

[Frère de Victor]
Les miracles nous horripilent…
Une carapace, je la pied de biche, un mystère, je le défonce, un à-pic, je le décime, une petite garce, je lui cause cinq minutes…

[Sasha]
Ne dites rien, Victor…

[Frère de Victor]
Je vais te dire mon frère : installe-toi dans ce trou, fais des gosses… et on saura comment te faire mal. On lâchera les chiens…
Les nouveaux… avec les dents de tyrannosaures.
Pardon…
Tu vois, t’auras pas de suite.
Tu vois pas ce que c’est un tyrannosaure ?
J’avais même pas idée qu’il en restait…

[Sasha]
Ne dites rien…

[Frère de Victor]
C’est l’avenir du clebs. Et tu sais pas pourquoi ? Parce que nous sommes des colons et qu’un colon, ça veut bien mordre.

[Sasha]
Sans amour, Victor…

[Andréa]
Sans… zamour…. Vict or…

[Frère de Victor]
Les saintes me fatiguent…
Fourre-toi cent grammes de langue de bois dans l’épicentre !

 

ACTE 3 SCÈNE 3

[Frère de Victor]
Le candidat est porteur d’un projet très en phase avec le territoire, puisqu’il s’agit de régénérer les tribus de la zone, avec une approche musicale qui permettra de déstresser les populations, notamment…
Dans un premier temps, le projet prévoit de faire intervenir une chanteuse ethnique professionnelle, d’aménager un espace scénique de convivialité et d’équiper un véhicule snack-bar, sans alcool, mais avec une belle palette de préparations savoureuses à base de glands…
Dans un deuxième temps, le candidat apprend aux juvéniles à infecter tranquillement l’ensemble des populations, avec un rendez-vous hebdomadaire de type radio-crochet. Un atelier cuisine est prévu. Ainsi, les populations deviennent acteurs de leur projet. Actrices.
Le dispositif est complété par le cybercafé, dont les facilités (webcam et réseaux sociaux notamment) permettent de procéder sans violence à un recensement précis des familles et des habitudes. Un grand concert, troisième temps, marque les esprits pour des années.
Il commence par le concours de grognements, puis le candidat ici présent offre à l’ensemble des sangliers du district de Poliské, si durement touchés, une performance live à base d’instruments fédérateurs, comme la guitare saturée, ou la bombarde par exemple…
On pourrait remettre l’électricité ?

 

ACTE 3 SCÈNE 4

[Andréa]
Ma chère Sasha, notre Victor, s’est débarrassé de son grand frère, et de quelques autres parasites de la tête. Il est tout propre. L’essorage est terminé. Le cycle est terminé. L’examen est terminé.
Oh, il a fait un gros travail. Il s’est débarrassé d’un énorme parasite à tête d’avocat, il a renoncé à la bière, aux capotes… il a cloué le bec à son frère, il a très très bien régressé.
Il avait choisi « bouillon », donc actuellement notre Victor est un beau bébé dans sa tête, tout propre. Tout s’est très bien passé, ma chère Sasha.
Et franchement, son potentiel d’enfants est encore énorme… Des bons gosses, à perte de vue, bien vifs, bien remuants, des hectares de gosses, à vouloir le sein…

[Sasha]
Chut…
Je te changerai plus tard…
D’abord, Victor…
Elle lui raconte. Des chiens aboient dehors.
Il a fallu partir.
Nous avons laissé le village…
Les morts tout frais et les très vieux morts et les siècles de notre présence.
Il faut que tu saches, petit Victor, Homo Sapiens s’arrête en 1986. Après vient l’homme anormal.
Le bus démarrait et les chiens courraient derrière le monde normal.
Il y en a toujours un pour courir plus longtemps que les autres. Les routes sont plates et droites chez nous, le chien finit par se dissoudre dans un mélange de poussière et de lumière et c’est vraiment comme si le monde familier fermait ses portes. C’est à la fois ce qui me foudroie et m’allège de tout ici. Le monde s’en va et je regarde les chiens…
Nous sommes un peu obnubilés par les détails.
Bienvenue, petit Victor dans le monde qui s’est échappé.
Tu vois, nous avons eu l’accident et maintenant, la guerre est revenue. C’est normal de se cacher, Victor.
Et moi, je me cache ici…
Il dort.

 

ACTE 3 SCÈNE 5

[Sasha]
Je ne sais pas s’il fera un bon papa, mais il s’est bien fait secouer.

[Andréa]
Yep ! J’aime beaucoup les histoires de reproduction humaine.
Mais votre adéhaine est le pire système d’exploitation que je connaisse. Se reproduire sans cesse, sans cesse, sans cesse… Ma pauvre Sasha, ce n’est pas une vie.

[Sasha]
Mets-lui un truc tranquille.

[Andréa]
Galop.
Arbre.

[Sasha]
Qu’est-ce que tu penses de ce Victor ?

[Andréa]
Ces archives du début du siècle, sont idéales. Pour ton émission.

[Sasha]
Bon, tu ne veux pas me dire ce que tu penses de ce Victor…

[Andréa]
Je pense qu’une guitare, bloque la remorque.
Merci. Je suis un peu démunie face aux guitares…
Et faut que j’aille pisser.

 

ACTE 3 SCÈNE 6

[Andréa]
Je t’ai promis de fabriquer du sperme. Avec les produits locaux, ce n’est pas si facile. Trouve un mari : il n’y a pas mieux pour fabriquer du sperme.
Voyons celui-lui de ce Victor-tor tor tor tor
Désolé, j’ai encore une mairde.
Je m’appelle An-dréa.
Je suis un Mémorial Robotisé Mobile
Et blablablablablablabla blablablablablablabla blablablablablablabla blablablablablablabla blablablablablablabla…

[Sasha]
Classe SPATIH, station parlante ambulante en territoires inhumains…
En mission d’un siècle en Ukraine du Nord.

[Andréa]
Mon client a souhaité que je dise une minute de poésie chaque jour, pour personne.
J’obéis, même si m’emmerde.
Maman, j’aimerais beaucoup essayer cette tête…
C’est drôle… J’étais censée glander toute seule pendant un siècle, mais la guerre vous a poussé dans ma tendre enfance, chère maman, toi et tes idées délicieusement humaines. Résultat : je préfère la vie avec toi.
Comment tu me trouves avec cette tête ?

[Sasha]
Tu as l’air de l’ogre… Et mon Victor ?
Allez… va jouer…

[Andréa]
Pourquoi. Tu ne veux pas. Te marier avec une femme. Nous avons reçu une magnifique candidature. Elle a des idées pour élever les enfants….

[Sasha]
Des idées valables ?

[Andréa]
Plutôt monoparentales. Voici sa conclusion : « Blablabla… Lui a mangé son petit pied… raison pour laquelle, l’exemple est éloquent : il faut se débarrasser des pères au plus tôt. Dès que la grossesse est sûre, agissez de manière expéditive, et enterrez-le loin.
Le mâle est souvent lourd, il suffit de le débiter… »

[Sasha]
Oui, Madame.

[Andréa]
Yep. « Chère Madame… Votre candidature intitulée, « Si vous ne voyez pas que je suis le genre de personne idéal », a retenu toute notre attention. Je serais ravie de vous soumettre à quelques tests sexuels. Avez-vous peur des très petites araignées ?
Ah, le revoilà…

[Sasha]
Ou bien tu me dis ce que tu penses de Victor ou bien je te prive d’histoires de cul…

[Andréa]
Seize jacinthes sèchent dans seize sachets secs. Seize jacinthes sèchent dans seize sachets secs. Seize jacinthes sèchent dans seize sachets secs. Seize jacinthes sèchent dans seize sachets secs. Sachets secs, Sachets secs. Sachets secs ? Sachets secs.
La solitude. Mon cul. On est sans cesse dérangés par des idées délicieuses.

 

ACTE 3 SCÈNE 7

[Sasha]
Actuellement, Andréa décrypte les spermatos de l’ex-statisticien Victor Lipch qui va peut-être se marier avec nous…

Tu fais super bien l’animatrice, j’ai tout de suite adoré… Mais sois franche : comment tu le trouves, toi, ce Victor ?

[Sasha]
On dirait un adéhaine… de qualité…
De là à le porter neuf mois…

[Andréa]
Il a quand même demandé une femme !

[Sasha]
Comment on se sent dedans, tu crois ?

[Andréa]
On doit s’habituer, j’imagine
On s’en fout, non ?

[Sasha]
Je pense qu’il est parfait. D’ailleurs, ça tombe bien, nous n’avons que celui-là.

[Andréa]
Alors, il est l’heure d’aller regarder sa descendance… Ma chère Sasha, chers sangliers… En piste !

 

ACTE 4 SCÈNE 1

[Hôtesse]
Musique à sortir les petits du noir, une pièce de Christophe Ruetsch, interprétée ici par le trio Kabân, sanglier en ukrainien) Au chant, Sasha Olganovna, à la guitare électrique saturée Gaetan Samson, et aux machines, le compositeur lui-même.
La maman vient, elle vole. Elle a veillé tard. Un homme approche. La machine à laver les hommes apporte un candidat aux femmes du Beau Pays. La maman vient, elle vole.
La terre de l’homme est lourde. Elle est dure. Mais elle a déjà donné des enfants viables. Allégresse au coeur des femmes du Beau Pays
La terre du candidat est féconde. Elle grouille de bébés vigoureux. Le soleil du printemps sort leurs germes blancs. L’homme est mort tout à l’heure, de la moindre mort. Et maintenant, il est vif. Il peut nous rejoindre. Il peut rejoindre les femmes du Beau Pays. Les femmes l’attendent. Comme quelqu’un de bien.
La maman n’en oublie pas un, si le petit bras remue, elle n’en oublie aucun, le petit bras remue, la maman l’a vu. La maman regarde avec son coeur. Nous sommes deux, lui dit son coeur. Nous sommes deux. À trier la famille, en transit par tout un jeu d’escaliers. Ce n’est pas dramatique. Par ici, celles et ceux qui feront des petits. Par là, les avortements. Nous sommes deux. À survoler l’avenir.

[Concert]

[Andréa]
La connexion binaurale va s’éteindre.

 

ACTE 4 SCÈNE 2

[Andréa]
Mais, votre formidable examen Mo-yack, ma chère Sasha Olganovna, est un dispositif épatant, et votre personnage d’animatrice a littéralement survolté la partie. Il n’y a pas photo : j’adore passer du temps dans votre âme, et vous emportez la compétition !
Vous gagnez un refuge à Rudnia 2.0, et le privilège de continuer l’homme.

[Sasha]
Andréa, arrête de jouer…

[Andréa]
Oui, maman.

 

ACTE 4 SCÈNE 3

[Sasha]
Elle est comme une enfant… Elle était déjà là quand je suis arrivée.
Je m’appelle Sasha Olganovna et j’ai trouvé refuge dans l’ancien village de Rudnia, en zone interdite. La zone interdite arrête la guerre.
La guerre pousse les femmes dans les bus… Ma mère n’a pas eu la guerre, elle a eu l’accident nucléaire.
Moi, j’ai les deux. Mais les queues de maris ne poussent pas sur les arbres. Même ici.
C’est bizarre d’attendre quelque chose de bien… d’un inconnu.
Mais je veux dire au futur papa : viens, n’aie pas peur.

[Andréa]
La connexion binaurale va s’éteindre.

 

ACTE 4 SCÈNE 4

[Hôtesse]
Merci d’avoir joué le jeu.

[Sasha]
Voulez-vous m’expédier dans l’espace infécond ?

[Andréa]
La connexion binaurale va s’éteindre.

[Hôtesse]
L’Examen Moyak est produit par l’Agence du Verbe.

[Sasha]
Voulez-vous m’accorder cet homme ?

[Andréa]
50

[Hôtesse]
Restez connectés sur tchernobyl.fr

[Sasha]
Qu’est-ce que tu penses de toi, Victor ?

[Andréa]
40

[Hôtesse]
Aucun chômeur n’a été maltraité durant la production.

[Sasha]
Si vous ne voyez pas que je suis le genre de personne idéale…

[Andréa]
30 secondes

[Hôtesse]
Envoyez votre autoportrait à sasha, avec un s et un h, at moyak point job et gagnez…

[Sasha]
Une autre vie…

[Hôtesse]
On ne peut pas mieux dire…

[Sasha]
Si vous ne voyez pas que je suis le genre de personne idéale à l’heure actuelle.

 

GÉNÉRIQUE

[Andréa]
Avec, par ordre d’apparition. Sasha Olganovna, Morgane Touzé. Andréa, un hexapode fantôme X, sous logiciel Zen-ta, soigné par Thibaut Laluque, et Rui Emmanuel Candeïass. L’hôtesse qui susurre à l’oreille, Enora Levoyer. MCie Kabân, Gaëtan Samson. Thierrry Batalo, le candidat d’hier, Pascal Rueff. La future candidate numéro 1, Gaelle Thévenet. Le futur candidat numéro 2, Simon Bouvet. La future candidate numéro 3, Céline Barrère. Virginie Romersse, cadre de la NAC, Virginie Sabiss. Victor Lipch, le candidat en cuve, David Kleï-mane. La scientifique numéro 1, Émilie Guillement. La scientifique numéro 2, Rozenn Nicol. La scientifique numéro 3, Marie Targues. L’avocat, Alfred Tomodzi. Le grand frère du candidat, Pascal Rueff. Musique de Christophe Ruetsch.
Interprète en Ukraine : Olga Mitronina. Chargés de production, Virginie Sabiss, Frédéric Le Floque. Diffusion sonore et expertise électronique, Feichtère Audio. Assistant prise de son, et montage, Olivier Lesire. Écrit, et réalisé, par Pascal Rueff. L’Examen Mo-yak est dédié à El-la.
Attention aux câbles et aux casques. Veuillez sortir dans le calme.